La nomination de Semyon Bychkov à la direction musicale de l’Opéra de Paris marque moins un tournant qu’un aboutissement, tant elle prolonge une histoire déjà ancienne entre le chef et la première scène lyrique française. Elle s’inscrit aussi dans une stratégie à long terme d’Alexander Neef, désireux de stabiliser le poste laissé vacant par le départ abrupt de Gustavo Dudamel et d’affirmer, au cœur du projet « Nouvelle ère, nouvel air », un équilibre renouvelé entre fosse, scène et activité symphonique.
Semyon Bychkov n’est pas un inconnu pour les amateurs de Wagner. Son parcours, profondément ancré dans le romantisme tardif et le post-romantisme, l’a conduit à explorer avec une rare profondeur les univers de Mahler, Strauss, Tchaïkovski et Chostakovitch — autant de mondes sonores qui nourrissent une compréhension organique du théâtre du maître de Bayreuth. Pour un public wagnérien, l’arrivée de Semyon Bychkov à la tête de l’Opéra de Paris est plus qu’un événement administratif : c’est l’annonce d’un cycle artistique où Wagner pourrait retrouver une place centrale, portée par un chef qui en comprend la respiration profonde, la dimension métaphysique, la sensualité orchestrale. Pour les wagnériens, cette approche est une promesse : celle d’un Wagner charpenté, architecturé, mais jamais brutal ; d’un orchestre qui chante autant qu’il porte le drame ; d’une fosse qui respire avec les voix.
Selon l’annonce officielle adressée aux amis de l’Opéra (AROP), Bychkov deviendra d’abord, à compter du 1er août 2026, « directeur musical désigné », avant de prendre pleinement ses fonctions le 1er août 2028 pour un mandat de quatre saisons. Cette période de transition lui confiera déjà le suivi de la qualité artistique de l’Orchestre, des Chœurs et des chefs de chant, ainsi qu’un rôle déterminant dans l’élaboration de la programmation et les concours de recrutement. Une fois installé comme directeur musical, il dirigera chaque année deux productions lyriques et six programmes symphoniques, à Paris et en tournée, affirmant la place du répertoire symphonique aux côtés de l’opéra dans l’identité de la maison.
Le choix d’Alexander Neef repose sur une familiarité de près de vingt ans entre Bychkov et l’Opéra national de Paris. Le chef a marqué la Bastille et la maison par des productions qui comptent déjà dans la mémoire de l’institution : Un bal masqué de Verdi (2007), Tristan et Isolde de Wagner (2008, y compris lors de la tournée au Japon), Elektra de Strauss (2022), et aujourd’hui Eugène Onéguine, qu’il dirige en ce début d’année 2026 au Palais Garnier dans la mise en scène de Ralph Fiennes. Ces jalons ont nourri une relation de confiance artistique, fondée sur un dialogue étroit entre fosse, plateau et scénographie, qui explique autant la nomination que le calendrier soigneusement aménagé de sa prise de fonction.
Le profil de Bychkov éclaire aussi la portée symbolique de ce choix. Né à Saint‑Pétersbourg en 1952, formé à la prestigieuse École Glinka et au Conservatoire de Leningrad, il est l’héritier direct de la grande tradition orchestrale soviétique, passée par la classe d’Ilya Musin, ce « professeur de direction par excellence » qui compta aussi parmi ses élèves Temirkanov, Gergiev ou Sokhiev. Devenu apatride à 22 ans après son émigration en 1975, il s’installe aux États‑Unis, y fait ses premières armes dans des orchestres régionaux avant d’être « adoubé » publiquement par Karajan lui‑même, puis de construire une carrière européenne dense, entre Cologne, Dresde et surtout Prague.
Cette trajectoire cosmopolite – Russe par la formation, citoyen américain, Français d’adoption, triomphant en Allemagne et en Bohême – confère à Bychkov ce profil de « citoyen du monde » que certains jugeront particulièrement adéquat pour une institution placée au croisement des influences et des publics. Son passage à la tête de l’Orchestre de Paris (1989–1998), souvent évoqué comme une décennie difficile, n’en a pas moins laissé des souvenirs marquants, notamment quand l’orchestre se confrontait à l’opéra (Eugène Onéguine, Parsifal au Châtelet). De cette épreuve, le chef a tiré ce qu’il appelle lui‑même une expérience initiatique, dont la nomination à l’Opéra de Paris, près de quarante ans plus tard, apparaît comme un clin d’œil du destin plutôt qu’une revanche.
C’est surtout à Cologne puis avec le Philharmonique tchèque, dont il est directeur musical depuis 2013, que Bychkov a affirmé sa stature d’architecte sonore, en laissant une discographie de référence dans ses affinités majeures : Strauss, Mahler, Chostakovitch, sans oublier Dvořák. L’année 2024, consacrée à la musique tchèque, a vu l’enregistrement de Má vlast de Smetana et des Symphonies 7, 8 et 9 de Dvořák, tandis qu’un coffret Mahler doit paraître en 2026, prolongeant un cycle de huit saisons. Ce socle symphonique, conjugué à une expérience lyrique de premier plan (Bayreuth, Vienne, Covent Garden), laisse augurer pour l’Opéra de Paris une direction musicale capable d’articuler répertoire allemand, slave et français dans une perspective cohérente.
Dans le message diffusé aux amis de l’Opéra, Bychkov insiste sur ce qui constituera le cœur de sa mission : la qualité de l’orchestre et du chœur, garants de l’identité de la maison dans un paysage musical qu’il juge largement uniformisé. Il dit sa « profonde émotion » et son « immense honneur » à rejoindre une institution dont il admire la « noble tradition », rappelant que la France, où il partage sa vie entre Paris et la côte basque avec Marielle Labèque, est depuis plus de trente‑cinq ans le pays où il se sent « chez lui ». Cette fidélité au lieu, à la langue et aux musiciens confère à sa nomination une dimension presque domestique : loin d’un effet d’annonce, elle consacre une relation patiemment construite.
Pour l’Opéra de Paris, cette arrivée intervient dans un contexte de chantiers multiples : transformation du bâtiment et du projet artistique, repositionnement dans le concert des grandes maisons lyriques, nécessité de renforcer l’image de l’orchestre en tant que phalange symphonique à part entière. Alexander Neef souligne que Semyon Bychkov sera un acteur majeur du projet « Nouvelle ère, nouvel air », chargé de porter un « projet ambitieux pour l’Orchestre et les Chœurs », dans « le dialogue constant entre la scène et la fosse ». La présence d’un chef à la fois rompu au grand répertoire, attentif aux formations qu’il dirige et porteur d’une vision humaniste pourrait offrir à la maison la stabilité et la profondeur qui lui ont manqué ces dernières années. Bychkov revendique une filiation avec ses prédécesseurs — Conlon, Jordan, Dudamel — tout en affirmant une identité propre, forgée par près de soixante ans de carrière. Il se voit comme un « papa » pour les musiciens, mais un papa exigeant, qui cherche chaque jour à faire mieux que la veille.
Enfin, le symbole est fort : c’est au moment même où il dirige Eugène Onéguine au Palais Garnier, œuvre‑charnière de son itinéraire comme de sa relation à la France, que Bychkov voit se dessiner ce nouveau chapitre parisien. Entre la mémoire des grandes soirées passées – Tristan, Elektra – et la promesse d’un cycle à venir où Mahler, Strauss, Tchaïkovski et Dvořák trouveront leur place aux côtés du répertoire français, cette nomination apparaît comme la convergence de plusieurs histoires individuelles et institutionnelles. Reste à l’Opéra, à ses musiciens et à son public, à écrire avec lui, à partir de 2026, les pages suivantes de cette relation désormais officielle.
