Cette production de Siegfried au Royal Opera House apparaît, pour l’ensemble de la critique, comme un jalon majeur du Ring contemporain, portée par une direction musicale d’une cohérence exceptionnelle et un geste scénique où la fable mythique est constamment relue à travers la psychologie des personnages et une poétique de la nature blessée.
Une vision du Ring : nature, joie et profondeur psychologique
Barrie Kosky poursuit ici le projet dramaturgique amorcé dans Rheingold et Walküre : un Ring ancré dans le monde « naturel », mais un monde ravagé, où les troncs calcinés de Rufus Didwiszus évoquent les feux de brousse australiens et les dérèglements du temps. Le décor du premier acte, cabane branlante de Mime perchée dans un arbre brûlé, inscrit d’emblée le drame dans un paysage de ruines organiques, que la mise en scène s’emploie à revivifier par le mouvement et par l’humour.
Tous insistent sur la qualité de la direction d’acteurs : Kosky fait de chaque dialogue un échange psychologiquement fouillé, où le sadisme de Mime se double d’une intimité quasi filiale avec Siegfried, « haine viscérale » et tendresse maladroite coexistant dans une relation d’une richesse peu courante. La première scène, souvent réputée bavarde, devient ainsi – pour David Karlin notamment – un moment de découverte, où l’on « comprend l’histoire du nain » et où l’empathie finit par se porter sur ce personnage traditionnellement repoussoir.
Erda, figure centrale : un Ring sous le signe de la Terre
L’élément le plus discuté de cette production est sans doute la présence constante d’une Erda « la Vieille », femme octogénaire nue incarnée par Illona Linthwaite, véritable totem de Terre-Mère et de nature ravagée. Dès l’ouverture, les critiques décrivent la vision de ses pieds nus qui se balancent au-dessus du plateau avant que le rideau ne découvre son corps sur une balançoire attachée à l’arbre noueux, surplombant la cabane où Mime élève Siegfried.
Cette figure muette, « vulnérable dans sa nudité et étrangement réconfortante », sourit au jeune héros lorsqu’il reforge Nothung, jardine la prairie fleurie où s’éveillera Brünnhilde et finit par « donner naissance » à une Erda plus jeune chantante au troisième acte, fusion spectaculaire entre Linthwaite et Wiebke Lehmkuhl. Là où certains y voient une clé de lecture – la déesse orchestrant les évènements pour « déjouer Wotan » et renverser l’ordre ancien – d’autres, comme Barry Millington et David Karlin, jugent cette omniprésence de plus en plus « forcée » ou distrayante, surtout lorsque la « Vieille Erda » partage la scène avec l’Erda chantée.
Un Siegfried héroïque mais à nuancer
Tous les critiques convergent pour saluer l’endurance et la puissance d’Andreas Schager, infatigable Siegfried au timbre clair, « cristallin », projeté avec une aisance telle qu’Antonio Pappano n’a jamais à brider l’orchestre. Sa stature héroïque, voire surhumaine, est unanimement reconnue : « tenor de bronze », « voix si puissante » qu’elle penche presque inévitablement du côté du registre héroïque, capable d’embraser la grande scène de la forge au point qu’on se demande, à la fin de l’acte I, si l’on a « vraiment entendu ça ».
Les réserves portent sur les nuances : Millington regrette une « sévère pénurie de tendresse et d’empathie », tandis que David Nice souligne que ce Siegfried « aguerri » doit encore travailler les demi-teintes, notamment dans le registre grave, avant de trouver pleinement son souffle lyrique. D’autres, comme Karlin ou Paget, insistent au contraire sur son naïf optimisme, sa capacité à éviter le cliché du « simple d’esprit brutal » au profit d’une énergie radieuse, d’un « jeune homme attachant » qui bondit vers son destin, enfant de la nature que la mise en scène ramène sans cesse à la neige, aux fleurs, au jeu.
Wotan, Mime, Alberich, Fafner : une galerie de caractères
Christopher Maltman s’impose comme l’un des piliers de la soirée : Wotan/Voyageur littéralement « défait » dans son costume miteux, clone fatigué d’un PDG déchu, moitié clochard moitié troll, mais habité par une diction d’une précision de chanteur de Lieder. Les critiques louent sa capacité à passer de la fanfaronnade autoritaire aux accents d’une détresse poignante lorsque son pouvoir glisse entre ses doigts, notamment devant un Siegfried qu’il ne parvient plus à manipuler.
Peter Hoare, Mime aux cheveux grisonnants, devient un partenaire scénique de premier plan : sa « malice incompétente » se mêle à une humanité tangible, et sa narration de la mort de Sieglinde est citée deux fois comme un moment d’une intensité rare, Pappano en tirant des « sonorités toujours plus poignantes ». Christopher Purves, en Alberich plus fanatique que jamais, compense la baisse d’éclat dans l’aigu par un jeu d’acteur hallucinant, véritable « homme atteint de TDAH [Trouble du Déficit de l’Attention avec Hyperactivité] » ou clochard rancunier attendant son heure dans la neige du deuxième acte.
Fafner, enfin, abandonne le dragon traditionnel au profit d’un « Yéti doré », corps massif habillé d’un costume incrusté d’or ou de « stalagmites scintillantes », parfois décrit comme recouvert de la « magie de Noël ». Cette image, à la fois grotesque et fascinante, résume le ton de la mise en scène : une fantaisie visuelle qui n’hésite pas à jouer avec le kitsch pour mieux révéler la fable.
Brünnhilde, Erda, l’Oiseau des bois : voix féminines et arc lumineux
Elisabet Strid est unanimement saluée pour son entrée tardive mais déterminante : Brünnhilde « rayonnante », « plus chaleureuse et féminine » que certaines de ses consœurs, qui maîtrise avec brio la redoutable couronne aiguë de l’acte III. Si certains jugent que la projection reste légèrement en retrait par rapport au flot sonore de Schager, tous s’accordent sur la vérité dramatique de son réveil, mélange de joie naissante et d’effroi devant la perte de ses pouvoirs immortels, l’une des scènes les plus « touchantes et crédibles » de la soirée.
À côté de l’Erda silencieuse, Wiebke Lehmkuhl offre, malgré un avertissement sur sa santé, une incarnation sonore solide, surgissant littéralement de la robe de la Vieille Erda dans un effet théâtral qui a marqué plusieurs critiques. L’Oiseau de la forêt de Sarah Dufresne, voix agile et lumineuse, apparaît comme un prolongement naturel de cette figure maternelle, comme si la nature tout entière, chez Kosky, se résumait à une seule et même présence féminine plurielle.
Un orchestre au sommet sous la direction de Pappano
La direction d’Antonio Pappano est l’autre grand triomphateur de la soirée : tous soulignent la précision de la texture orchestrale, la richesse des couleurs (bois particulièrement mis en valeur), la capacité à soutenir la tension des longs dialogues sans jamais étouffer les voix. La gestion des tempos, des grandes architectures des préludes des actes I et III jusqu’aux paroxysmes du final, est qualifiée de « parfaite », d’« imaginative », d’« irrésistible », renforçant le sentiment que fosse et plateau travaillent ici dans une véritable synergie dramatique.
Une critique nuance légèrement le tableau en évoquant un certain manque « d’ampleur cosmique » dans certains moments métaphysiques (rencontre Wotan/Erda), où l’orchestre, laissée en quasi roue libre, risque de submerger la ligne vocale. Mais l’impression dominante est celle d’un Ring pensé dans la continuité : les commentateurs saluent un cycle « d’une profondeur d’intention et d’une subtilité d’exécution remarquables », et voient dans ce Siegfried, malgré quelques réserves sur Erda et le combat avec Fafner, une soirée d’anthologie qui fait naître de grands espoirs pour Götterdämmerung.
Sources :
Barry Millington – The Standard – 19 mars 2026
https://www.standard.co.uk/culture/opera/siegfried-at-royal-opera-b1275486.html
Érica Jeal – The Guardian – 18 mars 2026
https://www.theguardian.com/music/2026/mar/18/siegfried-review-invigorating-and-mesmering-staging-andreas-schager-barrie-kosky-royal-opera-house-london
David Karlin – Bachtrack – 17 mars 2026
https://bachtrack.com/fr_FR/review-wagner-siegfried-kosky-pappano-schager-maltman-strid-royal-opera-march-2025
David Nice – The Arts Desk – 18 mars 2026
https://theartsdesk.com/opera/siegfried-royal-opera-review-no-bully-bright-boy-who-learns-fast
Clive Paget – Limelight – 20 mars 2026
https://limelight-arts.com.au/reviews/siegfried-the-royal-opera-covent-garden/
