Sans lunettes et sans saveur
Par Guy Cherqui, conférencier du Cercle belge Richard Wagner et rédacteur en chef du site Wanderer
Nous avons toujours soutenu les efforts de Katharina Wagner d’explorer des possibilités théâtrales et technologiques nouvelles pour offrir le plateau de Bayreuth à des horizons nouveaux, c’est pourquoi nous étions a priori curieux de la « réalité augmentée », comme de l’intelligence artificielle appliquée au Ring 2026 qui a fait tant couler d’encre et apparemment (nous n’avons pu y assister), tant de déçus et tant de colère parmi les chanteurs eux-mêmes. La question n’est pas la technologie, mais sa manière d’être associée à un projet théâtral, à un projet dramaturgique et non pas l’inverse, que la technologie soit l’objet central et le théâtre son outil.
Dans tout théâtre et à Bayreuth notamment, c’est justement et pléonastiquement le théâtre qui est central. Il n’y a pas de hasard : les productions qui font mouche sont celles qui placent le théâtre au centre, Die Meistersinger von Nürnberg de Barrie Kosky, le Ring de Frank Castorf, le Parsifal de Stefan Herheim, le Lohengrin de Hans Neuenfels ou Der Fliegende Holländer de Dmitri Tcherniakov, des productions qui mettent au premier plan une thèse forte et discutable, qui divisent le public. Toute l’histoire de Bayreuth est forte de telles productions, toute l’histoire de Bayreuth depuis 1951 est aussi semée de semi-échecs ou d’échecs dus à l’absence de projet théâtral visuellement et intellectuellement décisif. Mais toute l’histoire de Bayreuth est aussi une histoire d’amélioration techniques, technologiques qui ont fait de ce plateau l’un des plus performants, mais au service de vrais projets.
Or, cette production de Parsifal n’est jamais arrivée à s’affirmer comme un projet fort, marquant et définitif.
Jay Scheib affirme des intentions et des idées, il analyse les situations, place Parsifal au carrefour des problèmes du monde, des douleurs du monde, des blessures du monde, fait de tout ce petit univers scénique un espace de mémoire, personnalisé évidemment par Gurnemanz, la mémoire douloureuse qui dit le passé et attend le dénouement, mais il n’arrive pas à les traduire sur scène, sans vraie direction d’acteurs, sans moments de tension, à part le tripatouillage de la blessure d’Amfortas qui met à mal les âmes sensibles que la vue du sang fait défaillir autant que les températures caniculaires du Festspielhaus cette année.
Mais la question du sang a déjà été traitée sur cette scène par Uwe Eric Laufenberg, dans une mise en scène assez médiocre au demeurant, par Christoph Schlingensief, dans sa mise en scène choc entre sang, vaudou et décomposition des corps : le sang purulent qui ne s’arrête jamais de couler est la question centrale et si je ne me trompe, le Graal est la coupe qui recueillit le sang du Christ. Que Scheib montre le sang n’est donc pas un contresens, il est sang de douleur, sang de « passion » christique, il est aussi sang régénérateur.

Rappelons que nous nous trouvons dans un domaine du Graal qui est mine d’extraction de métaux précieux et que le Graal est un bloc de cobalt, accompagné d’objets rituels qui sont autant de traces du passé.
La lecture des intentions dans le programme de salle est une liste de constats sur l’état du monde, qui deviendrait ainsi la blessure mentale des uns et des autres et qui justifierait et le monde du Graal et la manière dont Parsifal brise à la fin le bloc de cobalt, manière de rompre avec un passé qui blesse et ne passe pas pour croire en un avenir possible qui passerait.
Dans tout ce fatras d’idées, il y a des moments assez (involontairement) drôles, comme Titurel remontant de l’eau (purificatrice) après le rite, tout ragaillardi et rajeuni, qui semble plus jeune que son fils Amfortas comme si l’eau devenait fontaine de jouvence… Un Titurel de dessin animé…
On pourrait aussi évoquer la sortie rampante de Kundry au premier acte, fascinante dans le genre chenille processionnaire, ou celle trottinante de Parsifal à la toute fin du premier acte, (« dort hinaus »).
Un metteur en scène qui ne sait gérer les sorties de scène est décidément problématique.
L’idée qui sous-tend la thèse générale a déjà été traitée d’une manière plus symbolique et plus forte par Götz Friedrich sur cette même scène en 1982, pour le centenaire de l’œuvre (dir : James Levine), un royaume du Graal en forme de catacombe dans lequel pourrissent des cadavres, et une intervention finale de Parsifal qui ouvre, élargit le royaume à tout un peuple, et fait du Graal une promesse d’avenir… Friedrich disait la même chose que Scheib ou à peu près…C’était autrement puissant et autrement parlant.
La réalité augmentée cherchait à expliquer la ruine du monde, marquer les ravages des déchets, des guerres (grenades, armes), et la reconquête de la nature. Elle expliquait aussi la nature de la lance, à la forme d’un dégoupilleur de grenade, elle prolongeait le propos plutôt qu’elle ne l’augmentait, mais avait l’avantage d’être une sorte de refuge quand la faiblesse du propos scénique lassait. Sans la réalité augmentée, il nous reste une mise en scène sans grand intérêt, particulièrement plate, des images à la fois « abstraites » et très concrètes (l’excavatrice délaissée du troisième acte), où le discours affiché dans le programme de salle ne se lit pas et ne se voit pas traduit en acte théâtral, avec un deuxième acte plus proche d’Octave Mirbeau et son Jardin des supplices que du Jardin des délices , sorte d’île enchantée d’Alcina dont Richard Wagner s’est nettement inspiré pour son royaume de Klingsor.
Après quatre ans, de ce spectacle il ne restera strictement rien, sinon un rendez-vous raté dû à un espoir technologique qui a fait pschiiitt et quelques images assez involontairement drôles.

Les aspects vocaux
Du point de vue vocal, des « masses de granit » sont restées sur les quatre reprises, Jordan Shanahan en Klingsor, Georg Zeppenfeld en Gurnemanz, Andreas Schager en Parsifal (même si en 2024 il a été quelquefois remplacé pour cause de fatigue), mais de belles différences entre les Kundry, qui vont de Elina Garanča et Ekaterina Gubanova à Miina-Liisa Värelä cette année.
Jay Scheib étant apparemment revenu pour régler son travail à chaque reprise, avec un approfondissement plus marqué en cette dernière sans lunettes, chaque changement de distribution a été préparé, c’est louable et sans effet sur la qualité générale.
Amfortas a été tenu deux ans par Derek Welton, et ces deux dernières années par Michael Volle. Sortant de ses Wotan du Ring, Michael Volle est apparu en une forme exceptionnelle, donnant au personnage un poids et une profondeur psychologique particulièrement marqués. Le timbre somptueux, la diction impeccable qui distille chaque mot et l’intensité, sont les maîtres-mots de cette prestation : Amfortas, ce sont deux monologues de souffrance, l’un où elle est finalement dominée, l’autre où elle dépasse le supportable, qui montrent au miroir les limites de la souffrance de l’homme et celle infinie du Christ.
Amfortas ne se montre plus « à la hauteur » et tout dans la voix de Volle marque ce désespoir structurel. Même si certains aigus (Erbarmen…) sont moins tenus que jadis, la prestation reste un absolu modèle qui justifie l’ovation océanique qu’il a reçue, la plus forte et la plus marquée de toute la distribution. Michael Volle a sa place parmi les immenses de Bayreuth, où il a chanté depuis 2007 les plus grands rôles, Beckmesser et Sachs, Amfortas, Le Hollandais et Wotan
Andreas Schager est encore une fois Parsifal. Il chante à Bayreuth depuis 2016, ce qui est relativement récent, et il y a chanté tous les rôles de ténor à l’exception de Siegmund. Il a été Parsifal dans deux dernières productions, celle de Uwe Eric Laufenberg de 2016 à 2019, et la présente production : c’est le ténor bien aimé du public, qui remporte à chaque fois des incroyables ovations.
Son Parsifal a été irrégulier, bien que rodé avec Barenboim à Berlin dans la production Tcherniakov, quelquefois trop fort, moins nuancé, mais il s’est assagi ces deux dernières années et propose une composition maîtrisée, avec un timbre toujours lumineux et une voix puissante (c’est un chanteur qui donne dans la générosité et qui ne se ménage jamais), avec dans cette mise en scène un net caractère adolescent qu’il assume avec bonheur. Il y a actuellement d’autres Parsifal possibles, mais il reste l’une des valeurs sûres, difficile à prendre en défaut, le reste étant une question de goût.

Autre masse de granit de Bayreuth, un chanteur très aimé du public, Georg Zeppenfeld en Gurnemanz, qui est apparu en 2010 en König Heinrich halluciné de Lohengrin dans la production de Hans Neuenfels (la « production des rats ») ; on peut là encore préférer une voix plus profonde, à la Hans Sotin dans un rôle que toutes les grandes basses ont chanté. Mais en termes de phrasé, d’émission, de diction et d’expression, Zeppenfeld a eu peu de rivaux.
Il a été Gurnemanz dans les deux dernières productions, mais cette année la voix est apparue moins sûre, un peu plus éteinte, notamment dans le premier acte (on l’avait aussi remarqué à Dresde avec Gatti) alors qu’il retrouve au troisième acte plus de présence et d’expression, mais aussi d’émotion ce qui lui vaut là encore une océanique ovation. Je l’ai souvent écrit, Klingsor est un rôle ingrat pas toujours bien distribué dans les théâtres.
Ce n’est pas le cas à Bayreuth où pendant des années c’est Franz Mazura qui a été le Klingsor des productions Wolfgang Wagner comme Götz Friedrich jusqu’au seuil des années 2000 et depuis le rôle n’a jamais été mal distribué (John Wegener avec Schlingensief ou Thomas Jesatko avec Stefan Herheim, pour finir avec un Derek Welton spectaculaire dans la production Laufenberg.
C’est depuis 2023 Jordan Shanahan, baryton-basse de la nouvelle génération parmi les plus en vue et les plus intéressants qui a repris le rôle et en fait un vrai personnage, au timbre séduisant, au phrasé impeccable et particulièrement expressif : lui aussi obtient du public toujours très généreux de Bayreuth une ovation marquée, ce qui est assez rare pour Klingsor. Mais il est clair que Shanahan, qui chante par ailleurs Wotan (à Cologne) a un bel avenir devant lui.
Vitalij Kowaljow l’un des barytons-basses bien connu des scènes, est récent à Bayreuth (2025), et cette année est distribué dans Rienzi et Parsifal. Son phrasé est très correct en Titurel, très clair, dans un personnage assez travaillé dans la mise en scène. La voix est puissante, même si on peut préférer un timbre plus sépulcral à la Matthias Hölle.
Cette année le rôle de Kundry a été confié à Miina-Liisa Värelä. Bayreuth s’aligne avec les modes et sans doute certains agents en affichant quelques voix féminines du moment, où comme disent les italiens, il y a poco arrosto molto fumo… (peu de rôti et beaucoup de fumet) ou, si l’on veut beaucoup de bruit pour rien. Après une teinturière problématique à Baden-Baden, une Brünnhilde pâlichonne à Munich, elle est une Kundry peu convaincante à Bayreuth. Nouvelle Nilsson avais-je lu sous la plume d’un critique un peu sourd ou un peu ivre, comme on dit de tous les sopranos dits wagnériens qui sortent sur le marché pour les lancer. Miina-Liisa Värelä chante les notes, quelquefois courtes, et les substitue par des cris quand elle n’y arrive plus. Il n’y a rien dans cette prestation pour séduire, ni sensualité, ni expression, ni engagement, ni présence. Dans un rôle où tout est expression, c’est une Kundry pour rien, ce qui, à Bayreuth, reste rare…
Comme souvent les rôles de complément (Gralsritter, Daniel Jenz et Tijl Faveyts, Knappe, Lavinia Dames, Natalia Skrycka, Manuel Günther, Martin Koch) sont très bien tenus, avec pour chacun un soin particulier dans le phrasé et une vraie clarté dans l’expression et l’ensemble des filles-fleurs frappe par son homogénéité d’où émergent Evelyn Nowak, Victoria Randem et Marie-Henriette Neuhold, jolie Altsolo également en fin de premier acte.
Le chœur de Bayreuth devrait dans Parsifal sonner comme jamais : il sonne moins, impressionne moins, malgré d’évidentes qualités, mais le son et la projection sont victimes de la diminution des effectifs. C’est tellement frappant dans l’entrée du premier acte Zum letzten Liebesmahle.gerüstet Tag für Tag C’est un peu moins sensible au troisième, mais on souhaite de toute manière à Thomas Eitler-de Lint de réussir la gageure de redonner à ce chœur le lustre d’antan malgré les difficultés.

La direction musicale
Tout a très mal commencé dans le prélude, avec une inexplicable erreur d’attaque qui a désorganisé totalement le rendu sonore pendant un bref, mais significatif moment. L’impression était que plus rien n’était maîtrisé, que ne régnait qu’un incroyable flottement, puis tout est rentré dans l’ordre, bien heureusement. Il reste que la direction de Pablo Heras Casado est dans l’ensemble bien maîtrisée et, sans être référentielle, elle se renforce d’acte en acte.
Le premier acte a été d’une rare platitude, sans profondeur, sans une once de spiritualité, marqué par une étonnante fadeur, tellement surprenante dans ce lieu et cette œuvre. Bien entendu, le deuxième acte, plus soutenu, plus théâtral, fonctionne toujours mieux, parce que c’est le seul moment « d’action », et on a retrouvé un peu de couleurs à l’orchestre.
C’est le troisième acte qui a été de loin le plus convainquant, – la musique « en soi » y aide évidemment, avec plus d’intensité, plus de couleur, même si le tempo reste rapide sans avoir la profondeur et la chair qu’un Boulez savait rendre dans cette même fosse avec des tempos aussi soutenus. Même si les choses sont allées de mieux en mieux après un premier acte vraiment terne, il reste que cette approche m’apparaît linéaire, sans vraies prises de décisions, et qu’elle manque un peu de relief. Au moins pour cette deuxième représentation, la fosse m’est apparue en retrait par rapport aux années précédentes.
Au total, c’est un Adieu sans grand regret à une production qui n’aura pas fait les grandes heures de Bayreuth. Le nouveau Parsifal de l’an prochain promet à la fois Thielemann en fosse et Ersan Mondtag comme metteur en scène, dans des décors de Neo Rauch et Rosa Loy (le couple qui a décoré la dernière production de Lohengrin), soit des pâmoisons et des fureurs… attendons…
