Siegfried à Covent Garden
La production de Siegfried au Royal Opera House de Covent Garden s’inscrit comme le troisième volet du Ring mis en scène par Barrie Kosky et dirigé par Antonio Pappano, poursuivant ainsi une lecture cohérente d’un cycle entamé avec Das Rheingold puis Die Walküre. Elle propose au public wagnérien une expérience à la fois héroïque et introspective, où le parcours initiatique du jeune héros se déploie dans un théâtre d’images puissantes, au service de la dramaturgie musicale de Wagner.
Le cadre du projet
Cette nouvelle Tétralogie londonienne s’inscrit dans la grande tradition wagnérienne de Covent Garden, mais avec un regard de metteur en scène résolument contemporain, qui privilégie la psychologisation des personnages plutôt que le seul déploiement du mythe. La continuité d’équipe – Kosky à la mise en scène, Pappano en fosse – garantit une ligne interprétative unifiée, où chaque soirée du Ring se répond sur le plan visuel, dramaturgique et musical.
La vision de Barrie Kosky
Barrie Kosky, qui a déjà imposé un univers fortement théâtral dans Das Rheingold et Die Walküre, aborde Siegfried comme un « voyage héroïque et initiatique », centré sur la formation d’un sujet qui ignore ses origines et découvre progressivement la portée de sa liberté. Plutôt que de faire du destin l’instance qui commande tout, Kosky met en lumière les « embardées de volonté » des personnages, leurs revirements, leur part d’imprévisible, ce qui donne à la soirée une tension presque chambriste au cœur même de la fresque mythologique.
Dans cet esprit, l’anneau, l’épée brisée et le dragon ne sont pas seulement des éléments de folklore, mais des matérialisations scéniques de nœuds psychiques : le pouvoir, la filiation, la peur de l’autre. Le travail sur les personnages secondaires – Mime, Alberich, le Wanderer – dépasse le simple ressort dramatique pour en faire les miroirs déformants de Siegfried lui-même, chacun incarnant une manière différente de fuir ou de tordre la volonté.
Pappano et l’orchestre : tensions et lyrisme
En fosse, Antonio Pappano ne cherche pas à lisser le Ring dans une « grande ligne » homogène, mais au contraire à faire entendre la fragmentation, les brisures et les changements de plan inhérents à la partition. Les leitmotive sont ainsi articulés comme autant de points de vue mouvants : ils commentent, contredisent parfois ce que disent les personnages, ce qui souligne le décalage entre ce que Siegfried croit vivre et ce que la musique sait déjà de son destin.
Pappano met particulièrement l’accent sur les zones de « mysticisme éthéré » de la partition, ces plages où le timbre, la couleur orchestrale et le silence préparent les bascules dramatiques – la Forge, la Forêt, l’éveil de Brünnhilde. Le résultat est un Siegfried où l’orchestre n’est jamais un simple fond sonore, mais le véritable protagoniste latent, tenant en main la mémoire du cycle tout entier.
Distribution et caractérisation vocale
Le rôle-titre est confié à Andreas Schager, dont la prise de rôle à Covent Garden est présentée comme l’un des événements majeurs de la saison. Sa présence scénique et sa projection héroïque servent un Siegfried impulsif, direct, presque naïf dans la première partie, qui gagne en épaisseur au fil de la découverte de l’épée, du dragon et, surtout, de Brünnhilde.
Autour de lui, la distribution rassemble des interprètes déjà identifiés au Ring londonien : Christopher Maltman en Wanderer, figure centrale de la crise de Wotan, dont la stature vocale et le phrasé donnent à ses joutes verbales (avec Mime, Alberich, Erda) une autorité sombre et désabusée. Peter Hoare campe un Mime retors et nerveux, véritable moteur du drame au premier acte, tandis qu’Elisabet Strid apporte à Brünnhilde un éclat lumineux et un lyrisme capable de porter la longue scène finale vers un véritable « salut au jour » wagnérien.
Pour le mélomane wagnérien
Pour un public wagnérien averti, cette production de Siegfried offre plusieurs niveaux de lecture : la continuité d’une vision du Ring pensée sur plusieurs années, l’exploration fine du réseau de leitmotive par un chef attentif aux détails, et une mise en scène qui préfère creuser la vérité des personnages plutôt que surenchérir dans l’illustration mythologique. La période de représentations, du 17 mars au 6 avril 2026, s’annonce ainsi comme un moment privilégié pour mesurer comment Londres, à son tour, inscrit le Ring dans le paysage des grandes productions wagnériennes contemporaines.
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Le Ring à la Scala de Milan
Le Teatro alla Scala de Milan présente une nouvelle production du Ring des Nibelungen de Richard Wagner, première en dix ans, dirigée par le metteur en scène David McVicar. La direction musicale est assurée par Simone Young et par Alexander Soddy. Cette production célébre les 150 ans de sa création à Bayreuth (1876) et les 100 ans de sa première Scala (1926).
La mise en scène de McVicar privilégie une lecture intemporelle du mythe, avec des décors évoquant nature et industrie.
La distribution vocale du Ring à la Scala réunit des wagnériens émérites, assurant une cohérence rare sur les quatre opéras : Camilla Nylund (Brünnhilde), Klaus Florian Vogt (Siegfried), Nina Stemme (Brünnhilde dans Götterdämmerung, Waltraute), Günther Groissböck (Hunding, Hagen), Johannes Martin Kränzle (Alberich), Okka von der Damerau (Fricka), Christa Mayer (Erda), Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Mime, Loge).
