© Shutterstock - Un buste de Richard Wagner par Lorenz Gedon à l'Alte Nationalgalerie à Berlin

LES « BODANZKY CUTS » : QUAND LE METROPOLITAN OPERA RACCOURCISSAIT WAGNER

par Nicolas CRAPANNE

L’article montre comment, loin d’être sacrées et intouchables, les partitions wagnériennes ont longtemps été raccourcies au Metropolitan Opera par Artur Bodanzky et ses collègues, dans une logique très théâtrale, avant que ne s’impose la norme « intégrale » au XXe siècle.

Contexte historique et rôle de Bodanzky

L’auteur rappelle que, jusque vers le milieu du XXe siècle, modifier une partition d’opéra, y compris Wagner, relevait d’une pratique ordinaire : chefs et directions adaptaient les œuvres aux contraintes de durée, au système de répertoire et aux habitudes du public. Les « Bodanzky cuts » désignent donc moins un système codifié qu’une tradition d’exécution au Met entre 1915 et 1936, dont Bodanzky fut le principal vecteur, dans la continuité d’usages nés au XIXe siècle où la notion d’« œuvre » comme texte intangible n’était pas encore fixée. Formé à Vienne et passé par les théâtres allemands, Bodanzky s’impose au Met comme chef wagnérien de référence, privilégiant une direction énergique, des tempos vifs et une priorité donnée à l’efficacité dramatique sur l’exhaustivité du texte.

Contraintes du Met et logique des coupures

Au Met, Wagner doit s’insérer dans un théâtre de répertoire mondain, à soirées commençant vers 20h, avec un public peu disposé à des fins après minuit et des temps de répétition limités. Dans ce contexte, la durée exceptionnelle de Tristan, des  ou de la Tétralogie et la réception d’un public non germanophone favorisent coupures et, ailleurs aux États‑Unis, parfois traductions anglaises, au nom de la lisibilité dramatique. L’article insiste sur le fait que ces pratiques ne sont ni spécifiquement américaines ni scandaleuses pour l’époque : même Bayreuth a connu des coupures dans ses premières décennies, et le Met ne fait que prolonger une tradition internationale où le théâtre prime sur la lettre.

Tristan, Walkyrie, Siegfried, Crépuscule : où coupe‑t‑on ?

Dans Tristan, les coupures se concentrent sur le IIIᵉ acte : segments du délire de Tristan entre « Die alte Weise » et « Wie, hör’ ich das Licht ? » sont supprimés, surtout là où Wagner dilate le temps en développant les motifs du désir, de la nuit et du philtre. Dramatiquement, cela raccourcit de plusieurs minutes le monologue, rend plus directe la marche vers l’arrivée d’Isolde, mais affaiblit la dimension introspective continue de la scène, d’autant que Bodanzky adopte déjà des tempos rapides. Dans La Walkyrie, les interventions visent des blocs intermédiaires du grand récit de Wotan au II, notamment les redites analytiques sur l’anneau et la malédiction, afin de resserrer la narration sans toucher aux articulations majeures du discours, au prix d’un Wotan moins méditatif et moins tragiquement « empêtré » dans ses propres lois.

Dans Siegfried, les coupures se concentrent sur le Iᵉʳ acte, dans les longs échanges avec Mime avant la reconstitution de Notung : on réduit des reprises dialoguées et variations motiviques jugées redondantes, ce qui accélère l’action mais amoindrit la patiente construction des rapports entre les deux personnages. Dans Le Crépuscule des dieux, les coupures portent sur des segments de rappel narratif (notamment au II dans les scènes avec Gutrune et la conjuration de Hagen) et sur certaines transitions orchestrales, tout en laissant intactes les grandes arches structurelles (serment de sang, marche funèbre, immolation de Brünnhilde). Au total, un Ring avec Bodanzky et ces ajustements peut être raccourci d’environ une heure, ce qui l’adapte mieux aux contraintes de New York tout en conservant les « piliers » dramatiques.

Radio, fixation d’une tradition américaine et changement de paradigme

Les retransmissions radiophoniques du Met, inaugurées en 1931, jouent un rôle clé : elles diffusent largement ce Wagner resserré, tendu, rythmiquement vivant, porté par des artistes comme Melchior, Flagstad ou Leider, et fixent dans l’oreille du public américain une tradition wagnérienne « made in Met » marquée par tension dramatique et clarté radiophonique. La radio, en supprimant le support visuel, renforce la tendance à privilégier l’intelligibilité immédiate et à limiter les plages méditatives trop étirées, ce qui rend les Bodanzky cuts encore plus cohérents dans ce médium.

L’auteur montre ensuite comment, après 1939, l’essor de la musicologie critique, des éditions scientifiques et de l’enregistrement intégral renverse le paradigme : la partition devient un texte à respecter, les coupures autrefois « pragmatiques » sont requalifiées en altérations. Avec l’émergence de nouvelles générations de chanteurs capables de soutenir les versions intégrales, et sous l’influence de chefs comme Furtwängler ou Böhm, la norme se déplace vers l’exécution complète, reléguant les Bodanzky cuts au rang de témoins d’une phase révolue de l’histoire de l’interprétation wagnérienne

Lire l’article complet sur le site du Musée virtuel Richard Wagner

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ISOLDE : LA NOSTALGIE D’UNE SOUVERAINETÉ PERDUE
(Tristan et Isolde, WWV 90)

par María Lourdes ALONSO GÓMEZ

L’article propose une lecture d’Isolde comme figure d’une souveraineté féminine perdue, mais dont la puissance continue de travailler souterrainement tout Tristan und Isolde.

Idée directrice

Maria Lourdes Alonso Gómez part de la tradition médiévale (Olberg, Gottfried) où Isolde descend d’une lignée de reines‑magiciennes, détentrices d’un savoir secret transmis de mère en fille. Chez Wagner, cette souveraineté est déjà entamée : Isolde reproche à sa mère d’avoir laissé se perdre le pouvoir des ancêtres, et Tristan, par la mort de Morold, le mensonge sur son identité puis la manipulation du mariage avec Marke, devient l’agent de cette dépossession. L’Isolde wagnérienne est ainsi présentée comme une héritière « déchue », dont la plainte initiale exprime à la fois la blessure de la lignée maternelle et la colère contre sa propre passivité.

Figures féminines et mer

L’essai montre comment le « principe féminin » se reconfigure autour de Brangäne et de la mer. En substituant au poison mortel le philtre d’amour, Brangäne refuse le rôle d’ange de la mort pour redevenir figure de vie, libérant l’énergie érotique latente entre les deux amants et permettant à Isolde de « recréer » Tristan en homme nouveau. La mer, d’abord associée à l’arrachement d’Irlande et à l’anéantissement annoncé d’Isolde, se mue progressivement en espace matriciel, symbole de renaissance, mais aussi en contre‑figure tragique lorsque Tristan meurt au moment même où la traversée d’Isolde devait le sauver.

Philtre, nuit et dépersonnalisation

L’auteure établit un parallèle symbolique entre le philtre et le Graal : loin d’être un simple poison, la boisson agit comme substance révélatrice qui intensifie un désir déjà présent et ouvre les amants à une nouvelle conscience. La nuit du deuxième acte devient alors leur véritable « élément », assimilée au sein maternel et au royaume de la mort, où ils renoncent à leurs identités individuelles pour se fondre dans une entité unique, « Dame Amour ». C’est là une rupture avec les sources courtoises : Tristan et Isolde ne sont plus le chevalier brillant et la reine souveraine, mais deux êtres inadaptés cherchant une issue dans la perte d’eux‑mêmes.

Troisième acte et transfiguration finale

Au troisième acte, Kurwenal joue un rôle symétrique de Brangäne, médiateur de vie qui fait venir Isolde, désormais liée au monde du jour, vers Tristan agonisant. Un renversement paradoxal s’opère : le soleil, jadis brûlant et destructeur, devient objet d’aspiration pour Tristan, tandis que la pulsion de mort finit par triompher lorsqu’il se jette dans les bras d’Isolde au moment de mourir. Pourtant, l’« échec » apparent d’Isolde est dépassé dans sa Liebestod : elle n’est plus la reine de Cornouailles ni la dépositaire de l’ancien savoir, mais un être transfiguré, fusionné avec la lumière de Tristan dans une énergie ascendante où la musique atteint une pureté originelle, lisible à la lumière de Schopenhauer et de la dualité entre monde réel et monde apparent.

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