QU’EST-CE-QUE L’ACCORD DE TRISTAN ?
(Tristan et Isolde, WWV 90)

par Nicolas CRAPANNE

L’article explique que le premier accord du prélude de Tristan, devenu emblème de la modernité, pousse la tonalité à ses limites et a nourri une immense littérature analytique. Il montre cependant que Wagner n’est pas le premier à employer cet agrégat (fa–si–ré♯–sol♯) déjà rencontré chez Beethoven, Chopin et Schumann, mais qu’il en fait quelque chose de radicalement nouveau par la manière dont il en organise la résolution. L’originalité réside dans la découpe sur les quatre premières mesures, où rythme, appoggiature « prolongée » et silences mettent en scène une instabilité qui n’est résolue que deux mesures plus tard par l’accord de si. Cette micro-dynamique fait écho à la dramaturgie globale : l’amour de Tristan et Isolde, problématique et empêché, ne trouve son accomplissement que dans la mort. L’article rappelle une interprétation dominante (synthèse des analyses recensées par Nattiez) : saut de sixte mineure des violoncelles pour Tristan, accord ambigu pour Isolde et le philtre, puis résolution en si majeur comme accomplissement de l’amour dans la mort. Le chromatisme ascendant du prélude, avec ses poussées orchestrales croissantes, soutient une tension à la fois dramatique et érotique, sans que la « problématique » soit complètement résolue dans le seul prélude. Ce n’est qu’à la Liebestod finale que l’accord de si majeur vient « résoudre » l’équation posée dès les premières mesures, près de cinq heures plus tôt. L’accord de Tristan, ainsi compris, est moins un simple objet harmonique qu’un véritable dispositif dramaturgique où son, rythme, silence et chromatisme articulent le destin des amants.

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