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2026 marque le cinquantième anniversaire de la disparition de la grande romancière britannique Agatha Christie. On sait moins qu’elle est restée toute sa vie une mélomane fervente. Elle reçoit une solide éducation musicale – piano et chant – au point d’envisager un temps une carrière de concertiste ou de chanteuse d’opéra. Ses goûts la portent vers la musique romantique et post‑romantique : en bonne Anglaise, elle aime Elgar, dont la noblesse mélodique correspond à sa sensibilité, elle admire Sibelius et ses paysages sonores nordiques, et surtout elle voue une admiration profonde à Wagner, au point de voyager en Allemagne pour assister au Festival de Bayreuth. Tout au long de sa carrière littéraire, Wagner demeure pour elle une référence récurrente, explicite ou souterraine, dans plusieurs romans.

La première rencontre wagnérienne documentée d’Agatha Christie est un concert à Torquay en 1913, qui associera durablement, pour elle, Wagner et l’émotion amoureuse. La soirée du 4 janvier 1913 au Pavilion de Torquay (Devon) est un moment clé de la vie d’Agatha Miller, alors âgée de vingt‑deux ans : elle y assiste à un programme entièrement consacré à Wagner en compagnie d’Archie Christie, jeune officier de la Royal Flying Corps qu’elle a rencontré quelques mois plus tôt au bal d’Ugbrooke House. Le concert est donné par l’orchestre municipal dirigé par Ernest Goss, dans la grande salle du Pavilion tout juste ouvert (1912).

Le Pavilion (ou Pavilion Theatre) de Torquay est alors un bâtiment emblématique du front de mer, lieu‑clé de la sociabilité musicale et mondaine qui marque la jeunesse de Christie. Construit dans un style Art nouveau, avec dômes recouverts de cuivre et carrelages verts et blancs en faïence, il abrite une salle de concert, un auditorium, des salons et un café boisé de chêne : un véritable centre culturel polyvalent pour la Riviera anglaise. Après le concert, Archie raccompagne Agatha à Ashfield, la maison familiale des Miller, et lui fait immédiatement sa demande en mariage, qu’elle accepte. Le déclenchement de la Première Guerre mondiale retardera les noces : Archie part au front en août 1914, et le couple ne se marie finalement que le 24 décembre 1914, en habits civils, à Emmanuel Church (Bristol), sans famille, durant une permission.

Pour plusieurs spécialistes de Christie, Wagner joue chez elle le rôle d’une matrice émotionnelle et symbolique. La présence wagnérienne dans son imaginaire se manifesterait par une fascination pour la grandeur et la démesure, par une écriture structurée par motifs récurrents, par une dramaturgie intérieure qui n’est pas sans rappeler certains ressorts de la tragédie musicale. Wagner n’est pas seulement, pour Christie, un compositeur parmi d’autres qu’elle aime : il est l’une des clés possibles de lecture de son imaginaire romanesque.

Voilà, assurément, un beau sujet pour une prochaine conférence du Cercle…