J’ai découvert le répertoire classique et romantique à Lyon durant la 2e Guerre mondiale. Jusqu’alors, à part les quelques rares concerts entendus à la radio durant mon adolescence, je ne connaissais pas cette musique. À cette époque, avec la division de la France en deux zones, Lyon était, en quelque sorte, la seconde capitale du pays et l’activité musicale y était remarquable. De grands solistes s’y produisaient et c’est ainsi que j’ai eu l’occasion d’entendre Alfred Cortot dans un concerto de Camille Saint-Saëns. Mais il n’y avait pas que des concerts, il y avait aussi l’opéra. André Cluytens, personnalité de premier plan et grand chef d’orchestre, avait été nommé directeur de la musique à l’Opéra et c’est là que j’ai assisté à mes premières représentations avec Les Maîtres chanteurs de Nuremberg de Richard Wagner, et Boris Godounov de Modest Moussorgski. Ce fut une vraie expérience, visuelle et auditive. Je ne saurais dire aujourd’hui si cela était d’un haut niveau parce que, comme je découvrais tout au fur et à mesure de ce que j’entendais, je n’avais pas de point de comparaison, mais j’en ai conservé un grand souvenir. C’est une époque où je me suis imprégné de musique.
Plus tard, en classe d’harmonie, Olivier Messiaen jouait et analysait ce qu’il y a d’essentiel pour l’harmonie : Bach, Mozart, dans une moindre mesure Beethoven, Schubert – Schumann plus que Schubert, d’ailleurs – Debussy et Ravel, qu’il nous a fait travailler en fin d’année. Nous avons aussi travaillé Wagner.
Et Pelléas est-il également important pour vous ? P. B. – Oui, mais je tiens aussi bien à Wagner qu’à Debussy. Je tiens aussi à Moussorgski, mais Moussorgski, c’est une œuvre tandis que Wagner, c’est un monument. Je trouve que Moussorgski est un talent extrêmement original qui a chuté et pas seulement en raison de l’alcool…Il est allé très loin et il aurait pu aller plus loin encore. Dans Boris, il y a des chansons très bien placées mais qui restent des numéros. La grande force de Wagner a été d’inventer la continuité dans l’opéra et c’est une grande innovation. Bien que j’aime beaucoup Berlioz et Moussorgski, c’est pour cette raison que je reconnais en Wagner un innovateur infiniment plus puissant. Il a poussé les choses à l’extrême de leurs conséquences…
Extrait de Boulez, Pierre; Archimbaud, Michel. Entretiens avec Michel Archimbaud (p. 28). Editions Gallimard.
