© Photo Marco Borggreve - Karina Canellakis

Karina Canellakis, cheffe d’orchestre
J’ai joué Die Walküre pour la première fois avec le Philharmonique de Berlin sous la direction de Simon Rattle, en tant que violoniste de l’Orchesterakademie, à l’âge de 23 ans. J’ai été submergée par la quantité de détails exigés pour chaque note dans les sections de type récitatif : certaines notes courtes et énergiques, d’autres longues et tristes. Je possédais aussi un livre d’analyse harmonique sur Tristan et Isolde, que j’ai étudié au piano. J’ai été fascinée par l’ouverture du troisième acte : les suspensions et le son profond et sombre des cordes. Cela m’a fait penser au sang qui s’écoule des blessures de Tristan, à la fois au sens figuré et littéral, et je n’en avais jamais assez. Je ne savais pas alors qu’un jour je dirigerais cette musique.
Lors du Festival de Bregenz, j’ai dirigé l’acte III de Siegfried avec le Wiener Symphoniker, accompagné d’une fabuleuse distribution venue de Bayreuth. J’avais déjà dirigé l’acte I de Die Walküre en concert avec le Philharmonique Royal de Stockholm, et l’acte II de Tristan und Isolde — mais diriger l’intégralité du Ring est un objectif important pour moi, et le plus tôt sera le mieux !
Ce que j’aime le plus dans la musique de Wagner, c’est la montée de tension basée sur des accords de septième qui ne se résolvent que rarement ; c’est sa façon de vous saisir par le col et de ne plus vous lâcher… pendant cinq heures d’affilée ! Les résolutions tonales pleinement satisfaisantes sont rares, mais quand elles arrivent, elles sont extrêmement émouvantes. L’exemple ultime est le final de Tristan und Isolde ; ce n’est qu’à la mort que l’on atteint enfin la catharsis en si majeur.
Quand je dirige Wagner, il est important de garder le sens de la ligne, de pousser les chanteurs en avant et de maintenir la connexion dramaturgique pour que les longues plages musicales paraissent plus courtes qu’elles ne le sont. Le texte vient en premier, puis la partition, et dans l’instant, j’essaie d’être totalement à l’écoute des chanteurs pour qu’ils sentent que je suis « sous » eux et qu’ils puissent traverser leurs lignes facilement et naturellement sans trop se fatiguer. Cette musique est incroyablement exigeante pour les chanteurs (et pour le chef !). Il faut absolument gérer son énergie physique.