© Shutterstock - Plafond de l'Opéra Garnier, Paris

La saison 2026-2027 de l’Opéra national de Paris s’impose d’abord comme une saison charnière. Elle est la dernière à bénéficier pleinement du fonctionnement conjoint du Palais Garnier et de l’Opéra Bastille avant la fermeture alternée des deux maisons pour travaux, Garnier à partir de l’été 2027 puis Bastille dans un second temps. Dans ce contexte, Alexander Neef présente une programmation pensée comme une transition active plutôt qu’un repli, avec le souci de maintenir l’ensemble des forces artistiques au travail, de préserver le lien avec le public et d’anticiper déjà les formes futures de diffusion, à Paris comme hors les murs.

Cette perspective donne à la saison une tension particulière : elle regarde à la fois vers l’avenir logistique de l’institution et vers l’affirmation immédiate de son identité artistique. L’Opéra de Paris entend montrer qu’il peut traverser la période des chantiers sans renoncer ni à l’ambition lyrique ni à la présence de ses grands corps artistiques. Le discours de la direction insiste ainsi sur la continuité de l’activité de l’orchestre, du chœur et des équipes scéniques, avec même l’idée d’un possible renforcement du versant symphonique, dans un moment où l’institution devra repenser ses équilibres et ses lieux.

Le cœur lyrique de la saison est dominé par l’achèvement de la Tétralogie wagnérienne. Le Crépuscule des dieux vient compléter le cycle mis en scène par Calixto Bieito et dirigé par Pablo Heras-Casado, avant deux exécutions intégrales du Ring en novembre 2026. Cet ensemble constitue à la fois l’événement majeur de la saison et l’un de ses gestes les plus manifestement internationaux, comme en témoignent l’importance des réservations déjà enregistrées, la forte proportion de spectateurs étrangers et l’accompagnement prévu sous la forme d’expositions, de rencontres et de diffusions en direct ou en streaming. L’Opéra de Paris fait ainsi de Wagner non un simple monument de répertoire, mais un véritable festival au sein de la saison.

Autour de ce pôle wagnérien, la programmation lyrique articule reprises marquantes et nouvelles productions. Parmi celles-ci, deux créations retiennent particulièrement l’attention. L’ouverture de saison avec Perle noire : méditations pour Joséphine affirme une volonté de faire entrer au Palais Garnier une figure historique, politique et artistique dont la portée symbolique dépasse largement l’univers de l’opéra. L’ouvrage de Tyshawn Sorey, mis en scène par Peter Sellars et porté par Julia Bullock, inscrit d’emblée la saison sous le signe d’un théâtre musical ouvert aux enjeux du monde contemporain. Dans une autre direction, Miroir de nos peines d’Hèctor Parra, inspiré du roman de Pierre Lemaitre, explore la mémoire de la débâcle de 1940 et fait dialoguer héritage littéraire français, écriture musicale d’aujourd’hui et jeune génération de chanteurs français, sous la direction d’Ingo Metzmacher et dans une mise en scène de Mariame Clément.

La saison confirme en outre l’importance accordée à Mozart et à Massenet. Idomeneo, confié à Wajdi Mouawad, promet de poursuivre l’exploration des grands récits et des fractures historiques à travers un théâtre visuel fortement signifiant. Quant à Don Giovanni, nouvelle production de Louisa Proske, il répond à un besoin explicite de réinscrire durablement au répertoire parisien un spectacle de référence sur ce titre central. Cette volonté de stabilisation du répertoire n’empêche nullement la prise de risque esthétique, au contraire : la jeune metteuse en scène est choisie précisément pour sa lecture personnelle et pour sa capacité à inscrire l’œuvre dans les sensibilités d’aujourd’hui. Enfin, le retour de Werther dans la production de Robert Carsen, avec Benjamin Bernheim et Michael Spyres en alternance, rehausse encore le profil d’une saison qui fait se croiser héritage français, stars confirmées et débuts très attendus, notamment ceux de Nathalie Stutzmann dans la fosse de l’Opéra de Paris.

Les reprises complètent ce tableau avec une forte diversité de styles scéniques et de traditions d’interprétation. Krzysztof Warlikowski demeure très présent avec Hamlet et Lady Macbeth de Mzensk ; Damiano Michieletto assure le versant buffa italien avec Le Barbier de Séville et Don Pasquale ; reviennent aussi Turandot dans la production de Bob Wilson, Katia Kabanova de Christoph Marthaler, Roméo et Juliette de Thomas Jolly, sans oublier plusieurs autres piliers du répertoire. Cette coexistence de spectacles récemment créés, de productions déjà installées et de nouveaux paris constitue l’un des traits les plus convaincants de la programmation : l’Opéra de Paris ne cherche pas une ligne unique, mais une pluralité de langages scéniques capables de refléter la richesse du théâtre lyrique actuel.

Le volet concertant apparaît, lui aussi, comme un axe significatif de la saison, même s’il s’inscrit moins dans une série autonome que dans une stratégie d’ensemble. La direction souligne que la période qui s’ouvre pourrait permettre une activité symphonique plus soutenue de l’orchestre, rendue possible par l’absence de certains usages habituels et par la nécessité de maintenir la charge de travail des musiciens. Cette orientation se lit déjà dans l’attention portée aux tournées, aux déplacements en festival, ainsi que dans l’annonce d’une collaboration renforcée avec Semyon Bychkov, futur directeur musical, qui se projette déjà à la tête de l’orchestre. À cela s’ajoute un gala Régine Crespin, annoncé comme l’un des grands rendez-vous vocaux de la saison, avec plusieurs artistes de premier plan.

Ainsi conçue, la saison 2026-2027 ne se réduit pas à une brillante succession de titres. Elle compose le portrait d’une maison en état d’anticipation, qui cherche à transformer une contrainte structurelle en moteur artistique. Entre l’achèvement du Ring, l’ouverture à la création contemporaine, le retour de grands titres du répertoire français et mozartien, la présence de metteurs en scène fortement identifiés et le souci de préserver une vie orchestrale et concertante dense, l’Opéra de Paris propose une saison de passage au sens le plus noble : une saison qui conclut un cycle institutionnel tout en préparant activement le suivant.

Plus d’informations sur le site de l’Opéra national de Paris

Sources : Diapason, Le Figaro, Le Monde, Télérama