© Shutterstock - Théâtre des Champs-Élysées, Paris

La saison 2026‑2027 du Théâtre des Champs‑Élysées confirme l’avenue Montaigne comme l’un des lieux les plus singuliers du paysage lyrique parisien, à mi‑chemin entre maison d’opéra et « maison de musique » au sens large. Sans troupe permanente, le théâtre s’est construit, sous l’impulsion de Baptiste Charroing, une véritable constellation de « familles » : ensembles sur instruments d’époque, orchestres invités, solistes fidèles, jeunes voix repérées très tôt. À cette logique de fidélité s’ajoute cette saison une programmation lyrique d’une ampleur inhabituelle : cinq opéras mis en scène, une trentaine d’opéras en concert et oratorios, un festival sacré à Pâques et une série dense de récitals vocaux et instrumentaux.

Le cœur de la saison scénique repose sur cinq titres qui dessinent à eux seuls une sorte de portrait en coupe des genres et des esthétiques chers au théâtre : l’opéra italien, l’opéra français, le baroque en version scénique et le répertoire belcantiste revisité pour le jeune public. Ouverture en fanfare avec Manon Lescaut de Puccini, confiée à Oliver Mears, patron de Covent Garden, qui signe ici son retour avenue Montaigne après une Semele très remarquée. La distribution frappe par son évidente dimension événementielle : Roberto Alagna, « gloire nationale » familière des récitals du lieu mais jamais encore inséré dans une production scénique du TCE, trouve enfin son Des Grieux avenue Montaigne, face à la Manon d’Ailyn Pérez, l’une des grandes pucciniennes du moment, déjà saluée à Paris dans l’héroïne de Massenet. Le jeune ténor Léo Vermot‑Desroches, révélation lyrique passée par la musicologie, complète cette affiche, sous la direction de Lorenzo Passerini.

Dans le versant français, Les Pêcheurs de perles de Bizet constituent l’autre nouvelle production emblématique. Fidèle à sa volonté de défendre le répertoire national au‑delà des seuls titres surmédiatisés, Baptiste Charroing « sertit » ce joyau longtemps éclipsé par Carmen dans une équipe de tout premier plan : Pretty Yende en Leïla, Amitai Pati en Nadir, Florian Sempey en Zurga, entourés des Musiciens du Louvre et de Marc Minkowski, avec la complicité scénique de Pierre‑André Weitz, qui poursuit ici son glissement de la scénographie à la mise en scène. Tout indique que le TCE entend imposer ce Bizet comme l’un de ses grands spectacles de fin d’année, avec avant‑première jeunes réservée aux moins de 30 ans.

Le baroque scénique demeure l’un des marqueurs les plus identitaires du Théâtre des Champs‑Élysées, et Rinaldo de Haendel en sera le fleuron cette saison. Philippe Jaroussky, compagnon de route essentiel de la salle, quitte le devant de la scène pour prendre la baguette à la tête de son ensemble Artaserse, comme il l’avait fait pour Giulio Cesare. La mise en scène est confiée à Valentina Carrasco, dont on attend de voir comment elle articulera merveilleux haendélien et lecture contemporaine. La distribution conjugue « grandes voix de la maison » et promesses baroques de demain : Carlo Vistoli dans le rôle‑titre, Regula Mühlemann, Karine Deshayes, Dominique Visse, Nahuel di Pierro ou encore Paul Figuier, autre nom émergent de l’école française de contre‑ténors.

Orphée et Eurydice de Gluck, présenté dans la version remaniée par Berlioz pour Pauline Viardot, inscrit pleinement la maison dans une histoire française de l’interprétation. Marie‑Nicole Lemieux, très présente cette saison, y hérite de l’héritage de Viardot dans un rôle d’Orphée dont elle est l’une des grandes titulaires actuelles, entourée de Lauranne Oliva (Eurydice) et Camille Chopin (Amour), deux jeunes sopranos que le théâtre s’attache à suivre et à faire grandir. Les Siècles et Le Concert Spirituel, sous la direction de Speranza Scappucci, assurent l’ancrage stylistique, dans une mise en scène du très demandé Ted Huffman. Quant à La Fille du régiment de Donizetti, elle prend la forme d’un opéra participatif, adapté par Héloïse Sérazin et dirigé par Alexandra Cravero : incarnation exemplaire de la politique en direction des familles et des jeunes publics, avec un dispositif tarifaire très incitatif pour les moins de 30 ans.

À côté de ces cinq productions, la saison déploie un vaste paysage d’opéras en concert et d’oratorios, qui fait du TCE l’un des grands laboratoires parisiens du répertoire lyrique « sans scène ». On y retrouve des monuments – Le Crépuscule des dieux de Wagner dirigé par Kent Nagano, Attila de Verdi avec Riccardo Muti, Œdipus Rex de Stravinsky ou Le Château de Barbe‑Bleue de Bartók – mais aussi des raretés comme Roma de Massenet, L’Amour des trois oranges de Prokofiev ou La Rondine de Puccini, qui permettent au public d’élargir son horizon sans quitter l’avenue Montaigne. La programmation met résolument en avant une nouvelle génération de chanteurs – Juliette Mey, Adèle Charvet, Bruno de Sá, Alex Rosen, entre autres – souvent invités à plusieurs titres au fil de la saison, dans un vrai travail de compagnonnage.[1]

Le temps fort pascal, structuré en « Festival Sacré », confirme la vocation du théâtre en matière de grand répertoire religieux : Passions de Bach, Requiem et Messe en ut de Mozart, Les Vêpres de Rachmaninov, Israël en Égypte de Haendel, confiés à des ensembles et chefs familiers des lieux (Kammerorchester Basel, Collegium 1704, Ensemble Matheus, etc.). Enfin, une riche offre de récitals – de Nina Stemme à Asmik Grigorian, de nombreux duos piano‑voix – et de grands soirs pianistiques (Igor Levit, Benjamin Grosvenor, Lucas et Arthur Jussen) vient encadrer la saison d’opéra proprement dite.

De Manon Lescaut à La Fille du régiment, de Bizet à Haendel et Gluck, des grandes voix installées aux révélations en devenir, la saison 2026‑2027 du Théâtre des Champs‑Élysées apparaît ainsi comme un manifeste très cohérent : fidélité au beau chant français et italien, amour ancien du baroque, goût des raretés en version de concert, mais aussi investissement assumé dans la transmission et l’élargissement des publics. Dans une ville où l’offre lyrique est déjà abondante, l’avenue Montaigne affirme plus que jamais sa place d’« écrin des grandes voix » et de laboratoire attentif aux perles lyriques de demain.

Plus d’informations sur le site du Théâtre des Champs-Elysées

Sources : Télérama, Le Figaro, Diapason