La nouvelle saison de l’Opéra Royal de Wallonie‑Liège construit « un parcours cohérent » où les œuvres « dialoguent entre elles autant qu’avec notre époque » (Stefano Pace) . Elle explore une dialectique centrale « Pouvoirs, Désirs », deux forces « indissociables qui traversent l’histoire de l’opéra » et qui révèlent « les moteurs profonds de l’action humaine » . La programmation mêle patrimoine et création, du retour de Lohengrin ou Roberto Devereux aux premières de Hubička et Capriccio, jusqu’à la création contemporaine Zombie Opera . Deux piliers encadrent la saison : Macbeth et Turandot, cette dernière présentée avec un nouveau final d’Andrea Battistoni, compositeur en résidence.
L’ORW affirme aussi son ouverture avec un spectacle pour enfants, un concert autour de la Neuvième de Beethoven et un programme de danse dédié à Marco Goecke .
Giampaolo Bisanti souligne pour sa part le chemin parcouru : l’Orchestre et le Chœur ont consolidé « une identité musicale toujours plus affirmée » grâce à un travail collectif exigeant . Son renouvellement comme Directeur musical s’inscrit dans une « dynamique de continuité » et dans une vision commune visant à renforcer le rayonnement international de l’Institution . La thématique Pouvoirs, Désirs traverse également son propos, rappelant que l’opéra demeure « un miroir puissant des passions humaines » .
Le retour de Lohengrin
Lohengrin revient à l’Opéra Royal de Wallonie‑Liège dans une nouvelle production qui éclaire ce « moment charnière » de l’évolution wagnérienne, où le compositeur affirme une dramaturgie fondée sur « la fluidité de l’écriture et l’usage du leitmotiv ». L’œuvre, créée en 1850 sous l’égide de Liszt, déploie un univers où mythe, mystère et tension psychologique s’entrelacent autour de la figure du chevalier au cygne, porteur d’un pouvoir « sacré mais conditionnel ». Le conflit entre Elsa et Lohengrin, entre confiance absolue et désir de savoir, devient une méditation sur « l’impossibilité de concilier l’amour humain avec un pouvoir qui se nourrit du mystère ». Jean‑Claude Berutti transpose l’action à l’époque napoléonienne, dans un monde en ruines inspiré de La Marquise d’O, où une « église délabrée au bord de l’Escaut » sert de pivot symbolique entre foi et violence. Lohengrin y surgit comme une apparition lumineuse, plus troublante que rassurante, dans une lecture « poétique et politique » qui interroge le besoin d’idéal dans un monde désorienté.
À la direction musicale, Giampaolo Bisanti souligne l’importance de « préserver cette atmosphère céleste et translucide » tout en maintenant la tension dramatique. Il voit dans Lohengrin une étape essentielle pour l’orchestre, appelée à explorer « une palette de couleurs plus claires » après Tristan und Isolde. La distribution réunit Ian Koziara (Lohengrin), Ólga Maslova (Elsa), Evgeny Stavinsky (Heinrich), Ólafur Sigurdarson (Telramund) et Nino Surguladze (Ortrud), entourés de l’Orchestre et du Chœur de l’ORW. Ensemble, ils donnent vie à une œuvre où mystère, serment et curiosité s’entrelacent dans l’un des drames les plus envoûtants du répertoire wagnérien.
Une première pour l’ORW: Capriccio
L’Opéra Royal de Wallonie‑Liège présente pour la première fois Capriccio, ultime opéra de Richard Strauss, créé en 1942 et conçu comme une « conversation musicale ». L’œuvre, qui interroge la querelle séculaire entre la primauté des mots ou de la musique, trouve un écho particulier chez les wagnériens, tant elle dialogue avec l’idée d’un art total. Située vers 1775, l’intrigue met en scène la comtesse Madeleine, partagée entre le poète Olivier et le compositeur Flamand, reflet d’un dilemme esthétique autant qu’affectif. Strauss y déploie une écriture d’une finesse extrême, « raffinée, pleine d’allusions et de clins d’œil », où l’orchestre respire comme un prolongement du discours. Loin des vastes architectures de Tristan ou Parsifal, Capriccio propose une méditation lumineuse et mélancolique sur la nature même de l’opéra, portée par une orchestration transparente et un lyrisme contenu.
La mise en scène de Rodula Gaitanou assume pleinement cette dimension méta‑théâtrale : le plateau devient une reproduction du cadre de scène du Théâtre Royal de Liège, dans un jeu de miroirs qui révèle « les coulisses et les mécanismes du théâtre ». La comtesse apparaît comme une figure intime, marquée par le deuil, pour qui le débat esthétique devient quête intérieure. La distribution réunit Lianna Haroutounian (Madeleine), Anton Rositskiy (Flamand), Birger Radde (Olivier), Christoph Pohl (le Comte) et Dmitry Belosselskiy (La Roche), entourés de l’Orchestre et du Chœur de l’ORW. À la direction, Robert Treviño, familier des grandes architectures symphoniques, met en valeur la respiration longue et la clarté chambriste de cette partition tardive.
Un rendez‑vous rare : un Strauss crépusculaire, élégant, où désir, art et pouvoir se confondent dans un théâtre qui réfléchit sur lui‑même.
L’opéra français
Le diptyque ravélien réunit deux œuvres brèves où humour, fantaisie et poésie se répondent. L’Heure espagnole, « miniature comique de grand style », déploie les intrigues amoureuses d’une horlogerie de Tolède dans une partition « vive et élégante ». L’Enfant et les sortilèges, « fantaisie lyrique » née de l’imaginaire de Colette, mêle pastiche, jazz, baroque et lyrisme dans un univers où « les objets et les animaux… s’animent ». Jean‑Louis Grinda propose une mise en scène unifiée, où le glissement du réel vers l’extraordinaire devient « la clé dramaturgique du diptyque ». La scénographie fait surgir et se recomposer les mondes comme « des coulisses de l’esprit », reliant la mécanique burlesque de L’Heure espagnole à la féerie de L’Enfant. Ensemble, les deux opéras révèlent comment, chez Ravel, désir et pouvoir naissent du caprice, de la séduction et de l’imaginaire.
Thaïs revient à l’ORW dans une nouvelle production qui révèle toute la tension entre « extase mystique et désir charnel ». Inspiré du roman d’Anatole France, l’opéra met en scène la courtisane d’Alexandrie et le moine Athanaël, dont la mission spirituelle se transforme en « fragilité… prisonnier d’une passion qui l’aveugle ». La célèbre Méditation incarne le passage de la volupté à l’élévation intérieure, au cœur d’une partition « somptueuse, d’une sensualité troublante ». Olivier Lepelletier‑Leeds transpose l’action dans le New York de 1929, où Thaïs devient une star de Broadway, « femme fatale consciente de son pouvoir et de son image ». Inspirée par Jean Harlow, elle évolue dans un univers Art Déco imprégné d’égyptomanie. Cette lecture met en lumière une héroïne déchirée entre « la splendeur du paraître et le vertige de la perte », dans un monde où sacré, désir et argent s’entrechoquent.
Le goût d’ailleurs
Hubička (« Le Baiser »), créé en 1876, révèle le Smetana tardif, déjà « atteint de surdité complète » mais déterminé à offrir à la Bohême un véritable opéra national. Cette comédie intime déploie « un art de la simplicité et de la sincérité dramatique », nourri de lyrisme tchèque, d’humour discret et de tendresse. Sous la surface légère, l’œuvre interroge le rapport entre « pouvoir et désir, à hauteur humaine », notamment à travers le refus de l’héroïne, Vendulka, qui « revendique son autonomie ». La mise en scène d’Éric Chevalier s’éloigne du folklore figé pour explorer un monde où croyances, ombres et mémoire pèsent sur les personnages. La forêt devient un espace de nuit et de transformation, guidant chacun vers sa vérité. Cette lecture met au cœur du spectacle la question du consentement, « enjeu profondément moderne », jusqu’à une réconciliation finale qui « n’efface rien, mais éclaire tout autrement ».
Zombie sera une création mondiale audacieuse, où Andrea Battistoni, « Compositeur en résidence », revisite une figure emblématique de la pop culture pour en révéler la portée symbolique. Loin du simple cliché horrifique, le zombie apparaît comme « un miroir de l’humain : il ne vient pas d’ailleurs, il est “nous‑mêmes après la fin” ». Battistoni compose un opéra « strictement lyrique, chanté de bout en bout », mêlant influences de Puccini, Rota, Orff, Bernstein ou John Williams. La mise en scène de Marta Eguilior s’inspire du cinéma fantastique des années 1980, construisant « un film sur scène » grâce à la vidéo, aux flash‑forward et à un supermarché qui se fissure sous la contamination. Couleurs contrastées et projections créent un univers « à la fois ludique et inquiétant ». L’œuvre assume pleinement sa dimension « pulp, thriller, humour », tout en interrogeant la peur de perdre notre humanité.
Le Pilier italien
La nouvelle production de Macbeth ouvre la saison en rappelant la puissance de cette œuvre « pleine de bruit et de fureur » selon Verdi. Le compositeur y déploie un drame « de pouvoir, de meurtre et de folie », porté par une écriture sombre et incisive. Stefano Poda signe une mise en scène totale, inscrivant l’opéra dans « un univers visuel unifié » où structures translucides et espaces mouvants reflètent « les strates psychologiques du drame ». Sous la direction de Giampaolo Bisanti, l’accent est mis sur la « vérité dramatique » et sur la tension du texte shakespearien. Ewa Płonka incarne une Lady Macbeth où doivent résonner « l’ambition, la manipulation et la folie », tandis que Luca Micheletti apporte au rôle‑titre une densité dramatique exceptionnelle. Cette lecture, à la fois hallucinée et implacable, interroge la « part corrosive du désir » au cœur de la thématique Pouvoirs, Désirs de la saison.
Pour clôturer la saison, l’Opéra Royal de Wallonie‑Liège propose une nouvelle Turandot marquée par un événement rare : un final entièrement recomposé par Andrea Battistoni, « Compositeur en résidence », qui signe à la fois la musique et un texte alternatif à partir du point où Puccini s’est interrompu. L’opéra, monument du répertoire italien, déploie une orchestration « somptueuse » et un chœur omniprésent qui lui confère une dimension « monumentale et rituelle ». Battistoni choisit une conclusion « alternative et tragique », où « aucune rédemption n’est possible » après la mort de Liù.
La mise en scène de Jean‑Romain Vesperini assume l’orientalisme du conte tout en révélant ses « blessures intimes », dans un équilibre entre spectaculaire et intériorité. Saioa Hernández (Turandot), Luciano Ganci (Calaf) et Maria Teresa Leva (Liù) portent une distribution de haut vol, dirigée par Daniele Squeo. Une Turandot qui interroge le mythe, la cruauté et le pouvoir, jusqu’à un « unexpected ending » qui renouvelle profondément la réception de l’œuvre.
