À la Monnaie, la saison 2026‑27 ne se raconte pas comme l’œuvre d’un seul esprit, ni même d’un duo. C’est l’un des premiers messages que martèlent Christina Scheppelmann, directrice générale, et Alain Altinoglu, directeur musical, lorsqu’ils évoquent les mois à venir. « Nous sommes 420 à faire tourner la maison », rappelle Scheppelmann, comme pour dissiper toute tentation de personnalisation. L’opéra, ici, n’est pas un geste solitaire : c’est une construction collective, un organisme vivant où chaque métier, chaque main, chaque savoir-faire contribue à la cohérence d’ensemble.

Altinoglu, qui connaît intimement les rouages de la maison, décrit la préparation d’une saison comme un « immense jeu de dominos », où se croisent plannings techniques, disponibilités des artistes, contraintes de calendrier, exigences scéniques et ambitions musicales. Une mécanique vertigineuse, mais qui, lorsqu’elle fonctionne, permet de transformer la matérialité du travail en poésie scénique. C’est cette alchimie — fragile, risquée, mais exaltante — qui, selon Scheppelmann, constitue la véritable beauté du métier.

Une programmation qui assume les enjeux du présent sans renoncer à la mémoire du répertoire

Si Christina Scheppelmann est souvent décrite comme une intendante pragmatique, elle revendique une programmation attentive aux questions contemporaines. La maladie d’Alzheimer dans Lucidity de Laura Kaminsky, la transidentité dans M. Butterfly de Huang Ruo, le colonialisme dans Burmese Days de Prach Boondiskulchok : autant de sujets sensibles, abordés avec finesse et sans militantisme simplificateur. Pour elle, l’opéra peut — et doit — être un espace où se réfléchissent les tensions du monde.

Mais la directrice refuse de réduire la saison à ces thématiques. Elle revendique aussi un retour aux œuvres injustement absentes de la scène bruxelloise : Roméo et Juliette de Gounod disparu depuis 1959, ou Ariadne auf Naxos de Richard Strauss, absente depuis 1997 et la Cenerentola de Rossini . Diversifier les styles, les époques, les traditions, tout en préservant la santé des artistes : une ligne artistique qui conjugue ambition, mémoire et lucidité.

Altinoglu, de son côté, insiste sur un enjeu souvent négligé : faire entrer les œuvres nouvelles dans le répertoire. Créer un opéra ne suffit pas ; il faut le rejouer, le remonter, le faire circuler. « C’est un vrai choix politique », affirme-t-il. La Monnaie entend ainsi donner une seconde vie à M. Butterfly et Lucidity, dans une démarche rare, presque militante, à contre-courant de la quête permanente de nouveauté qui domine parfois le monde lyrique.

Une saison lyrique en expansion : neuf opéras, 72 représentations

L’un des faits marquants de la saison est l’augmentation du nombre de productions : neuf opéras, dont deux de chambre. Une croissance assumée malgré les contraintes budgétaires. Scheppelmann mise sur des séries plus longues, des reprises populaires (Cavalleria/Pagliacci), et des formats plus intimes. Les coproductions européennes permettent d’élargir l’offre tout en maîtrisant les coûts, dans une logique à la fois artistique et écologique.

Autre signe des temps : cinq des sept productions en Grande Salle seront dirigées par des cheffes. Un hasard, assure Scheppelmann, mais un hasard révélateur de l’évolution des mentalités. Altinoglu se souvient d’une époque où la présence d’une femme au pupitre suscitait encore des moqueries. Cette saison marque un tournant discret mais significatif.

Wozzeck et Boris : les deux sommets d’Altinoglu

Le directeur musical dirigera deux monuments du répertoire : Wozzeck et Boris Godounov. Le premier, nouvelle production confiée à Christophe Coppens, est pour lui un « trésor absolu », une œuvre d’une intensité bouleversante. Le second, mis en scène par Vasily Barkhatov, révèle selon Altinoglu la radicalité sauvage de Moussorgski, en contraste avec l’héritage plus occidental de Rimski-Korsakov.

Ces deux titres s’inscrivent dans une saison symphonique riche, où Beethoven côtoie Zemlinsky, Gershwin, Offenbach, Tchaïkovski et un programme estival. Altinoglu revendique une programmation ouverte, pensée pour multiplier les rencontres avec tous les publics, des enfants aux mélomanes les plus aguerris. Les concerts familiaux autour de La flûte enchantée témoignent de cette volonté de transmission.

Danse, récitals et scènes intimistes : une maison plurielle

La danse confirme son retour avec Sasha Waltz, Sidi Larbi Cherkaoui et Anne Teresa De Keersmaeker, dont la nouvelle création sur Philip Glass sera présentée au Théâtre National Wallonie‑Bruxelles. Côté récitals, Scheppelmann veut rompre avec la tradition figée : Sinatra par Lucio Gallo, jazz avec Marina Viotti, folk et spirituals avec Jeanine De Bique et Freddie Ballentine. Une manière de renouveler le genre sans renoncer à l’exigence.

La voix reste au cœur de la maison : choix des interprètes selon l’adéquation vocale et dramatique, soutien à la formation via la MM Academy, les chœurs d’enfants ou le Chœur Cassandra. Altinoglu rappelle aussi l’importance des Concertini, ces rendez-vous hebdomadaires de musique de chambre qui nourrissent l’orchestre de l’intérieur et renforcent sa cohésion.

La Monnaie dans la ville : une ouverture assumée et visible

Pour Scheppelmann, la Monnaie n’a plus à prouver qu’elle est ouverte : elle doit le montrer. Étudiants travaillant dans les locaux, projets éducatifs touchant 40 000 personnes, actions vers les communautés… L’opéra se veut un lieu vivant, poreux, accueillant. Les images de la salle installées sur la façade en sont le symbole : « Ici, il se passe quelque chose ».

Altinoglu résume cette mission : être un medium entre la ville et l’opéra, comme il est un medium entre le compositeur et le public. Une vision qui dépasse la simple programmation pour devenir un projet culturel global : faire de la Monnaie un espace où l’art circule, où les publics se croisent, où la musique devient un langage commun.

Une saison qui affirme une identité : ambitieuse, ouverte, collective

Ce qui frappe, dans cette saison 2026‑27, c’est la cohérence d’ensemble : une maison qui assume ses responsabilités artistiques, sociales et culturelles ; une programmation qui conjugue mémoire et modernité ; un duo à la tête de l’institution qui refuse la personnalisation au profit du collectif. À l’heure où de nombreuses maisons d’opéra cherchent leur place dans un paysage culturel mouvant, la Monnaie affirme la sienne avec une clarté rare.