Le baryton-basse belge José van Dam s’est éteint paisiblement le 17 février 2026, à l’âge de 85 ans, entouré de ses proches. Avec lui disparaît l’un des plus grands chanteurs lyriques du XXe siècle, un artiste dont la carrière de plus de cinquante ans fut, selon les mots de Christian Merlin dans Le Figaro, « un parcours sans faute » marqué par « une simplicité et une intégrité sans équivalent, faisant toujours passer le respect de l’œuvre avant sa propre individualité ».

Une cérémonie à sa mémoire est prévue ce lundi 9 mars, 11 heures à la Cathédrale de Bruxelles.

Un fils d’ébéniste devenu légende

Né Joseph Van Damme à Bruxelles le 25 août 1940 dans une famille d’artisans, le futur baryton-basse est venu à la musique « par hasard », comme il aimait à le raconter : « Un ami de mes parents, qui était membre d’un chœur d’église, m’a entendu fredonner à la maison. « Oh, mais il a une belle voix, je vais le faire entendre à notre directeur. » ». Formé au Conservatoire de Bruxelles par le ténor Frédéric Anspach, lauréat du Concours de Genève en 1964, il construit son métier dans les troupes de l’Opéra de Paris, du Grand Théâtre de Genève et surtout du Deutsche Oper de Berlin, où il passe sept années formatrices. « À quatorze ans, je disais à tout le monde « je vais devenir chanteur d’opéra ! » Je ne savais pas ce que ça voulait dire… heureusement ! » confiait-il avec cet humour qui ne le quittait jamais.

Un wagnérien de la plus haute lignée

Pour les amateurs de Wagner que nous sommes, José van Dam occupe une place singulière. Christian Merlin le qualifie de « wagnérien de la plus haute lignée », et c’est d’abord aux côtés d’Herbert von Karajan, qui le prend sous son aile dès 1971, qu’il aborde les grands rôles du maître de Bayreuth. Pour Karajan, il enregistre le Hollandais dans Der fliegende Holländer (EMI, 1981) et surtout Amfortas dans Parsifal (DG, 1980), « où sa noblesse douloureuse fait merveille ».

À la Monnaie de Bruxelles, sous l’ère Gerard Mortier, il élargit sa palette wagnérienne en incarnant Hans Sachs dans Die Meistersinger von Nürnberg, rôle qu’il gravera également au disque avec Georg Solti à Chicago en 1995 pour Decca. Lors de ses adieux à la scène en 2010, c’est dans cette maison qu’il endosse une dernière fois l’habit de Don Quichotte (celui de Massenet) pour Marc Minkowski et Laurent Pelly (publié en vidéo par Naïve).

Comme le rappelait Serge Dorny en lui remettant le Lifetime Achievement Award des International Opera Awards en 2024, les valeurs de van Dam — « curiosité, artisanat et intégrité » — étaient précisément « symbolisées par le personnage wagnérien du maître-chanteur Hans Sachs ».

Bayreuth l’avait pourtant invité, mais il refusa, « craignant notamment de s’ennuyer si longtemps et si loin au fin fond de la Bavière » — boutade typique de l’homme, qui cultivait volontiers la dérision bruxelloise. Il ne voulut jamais chanter Wotan non plus, et Sylvain Fort, dans Forum Opéra, en donne une explication éclairante : « Non pas seulement parce qu’il y était vocalement mal assis, mais aussi parce que de ce dieu il ne saisissait pas la part humaine ». Tout van Dam est là : le refus du compromis, la quête absolue de la vérité du personnage.

Le secret d’un art : l’humanité

Car ce qui distinguait van Dam parmi ses pairs tenait moins à la puissance brute qu’à une qualité plus rare. Sylvain Fort le résume admirablement : « On a entendu des Hollandais, des Philippe, des Golaud extrêmement bien chantés et franchement odieux. Avec Van Dam, nous entrions dans le secret d’une incarnation où la faiblesse, le regret, la tendresse pétrissaient le chant. Toujours il trouvait dans ces personnages la fissure par où passe la lumière — une compassion étrange qui fait tomber l’armure. ». Son timbre, décrit comme une « coulée d’or liquide au legato parfait », sombre et chaleureux, était reconnaissable entre mille.

Didier Van Moere parlait quant à lui d’« une façon de sculpter le mot, inimitable, une sorte de hauteur patricienne — jamais froideur — aussitôt reconnaissable, qu’il mettait dans tout ce qu’il touchait ».

Au-delà de Wagner : un répertoire sans limites

De Rameau à Messiaen, la palette de van Dam était vertigineuse. Mozartien de légende — il chanta successivement Masetto, Leporello et Don Giovanni dans le même opéra —, créateur du monumental rôle-titre de Saint-François d’Assise de Messiaen en 1983, Golaud légendaire, Philippe II chez Verdi, Boris Godounov, sa discographie riche de plus de 70 intégrales d’opéra en constitue le témoignage impérissable. Au cinéma, il fut l’inoubliable Leporello du Don Giovanni de Joseph Losey et le héros du Maître de musique de Gérard Corbiau, nommé aux Oscars en 1989.

Anobli en 1998 par le roi Albert II, Maître en résidence de la Chapelle Musicale Reine Élisabeth à partir de 2004, cofondateur des sessions de chant du Concours Reine Élisabeth, il consacra la dernière partie de sa vie à la transmission, fidèle à sa maxime : « On est là pour servir la musique. La plupart des chanteurs ont un don, sinon ils seraient employés de bureau ou chauffeurs de poids lourds, mais sans générosité ils n’iront nulle part. ».

Un exemple pour l’éternité

Le mot de la fin revient à Sylvain Fort, qui écrit dans Forum Opéra cette phrase qui résonne comme un épitaphe : « Oui, cet homme était un monument, et rien de ce qu’il nous laisse n’a pris une ride, parce que tout porte la marque d’une intégrité étrangère aux modes et aux saisons. Plus encore qu’une dette, il nous laisse un exemple. ».

Pour réécouter van Dam dans Wagner, on recommandera en particulier son Amfortas dans le Parsifal de Karajan (DG, 1980), son Hollandais dans Der fliegende Holländer avec le même Karajan (EMI, 1981), et ses Hans Sachs dans Die Meistersinger avec Solti (Decca, 1995).


Sources : Chapelle Musicale Reine Élisabeth ; Christian Merlin (Le Figaro) ; François Laurent (Diapason) ; Sylvain Fort (Forum Opéra) ; Le Monde/AFP ; Nicolas Blanmont (RTBF-Musiq 3).