Bruckner Symphonie n°3 en ré mineur ‘Wagner-Sinfonie’ WAB 103
1ère version de 1873 – édition Leopold Nowak
Anima Eterna Brugge (sur instruments d’époque)
Pablo Heras-Casado, direction
Harmonia Mundi
Il y a des œuvres qui semblent porter en elles la mémoire d’une rencontre, même si celle‑ci fut brève, presque insignifiante. La relation entre Wagner et Bruckner appartient à cette catégorie. Leur premier échange, en juin 1865, lors d’une représentation inaugurale de Tristan und Isolde à Munich, ne laissa aucune trace écrite : quelques politesses, sans doute, un regard, peut‑être.
Sept ans plus tard, en mai 1872, au Musikverein de Vienne, Wagner dirige lui‑même des extraits de La Walkyrie, de Tannhäuser et de Tristan. Bruckner, désormais professeur au Conservatoire, est dans la salle. Ce qu’il entend ce soir‑là agit comme une impulsion pour commencer sa Troisième Symphonie, aussitôt la Deuxième achevée. Et le 31 août 1873, une fois les esquisses du finale terminé, il part pour Bayreuth demander à son « maître adoré » d’en accepter la dédicace.
À l’écoute, la Troisième semble traversée de réminiscences wagnériennes. On y a souvent vu des citations directes. En réalité, il s’agit le plus souvent d’associations d’idées, de tournures harmoniques ou rythmiques qui évoquent Wagner sans le copier. Deux exceptions seulement : le motif du désir de Tristan au début de l’Adagio ; – le motif du sommeil de La Walkyrie dans le passage misterioso.
Comme souvent chez Bruckner, la Troisième ne cessa d’évoluer. Les versions de 1877 et 1889 cherchent à resserrer la forme, à stabiliser la dramaturgie interne, à effacer les aspérités — et, au passage, la plupart des réminiscences wagnériennes. La version originale de 1873, elle, respire une audace intacte : un premier jet où l’élan créatif n’a pas encore été discipliné, où la symphonie avance avec liberté.
C’est cette version que choisit Pablo Heras‑Casado dans son enregistrement avec Anima Eterna Brugge.
Cette interprétation de Bruckner fassent surgir une lumière nouvelle dans une œuvre pourtant familière. Les instruments d’époque — cordes en boyau, bois anciens et cuivres d’origine — offrent des textures plus âpres, plus transparentes, sans jamais sacrifier l’ampleur brucknérienne. Heras‑Casado y sculpte une lecture à la fois mesurée et ardente : un Adagio qui respire comme un air douloureusement lyrique, un Scherzo transformé en micro‑drame frénétique. Cette version, d’une intensité presque physique, s’impose comme l’une des plus explosives de la discographie moderne.
Sur le site d’Harmonia Mundi

