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Pierre Strosser

Pierre Strosser, né le 25 mai 1943 à Saint-Louis, à la frontière de la France, de l’Allemagne et de la Suisse, s’est éteint à Paris le 16 avril 2026, à l’âge de 82 ans. Discret, passionné, profondément attaché à l’art lyrique, il a marqué plusieurs décennies de théâtre musical par des mises en scène d’une rare exigence, où l’essentiel importait toujours davantage que l’effet.

Autodidacte formé à l’École du Théâtre national de Strasbourg, il débute en 1974 à l’Opéra national du Rhin avec L’Infedelta delusa de Haydn, alors qu’il y occupe le poste de directeur de la scène. Très tôt, il impose une signature reconnaissable : un art du dépouillement, de l’écoute des chanteurs et de la clarté dramaturgique, loin du spectaculaire et du clinquant. Sa carrière prend une ampleur particulière dans les années 1980 et 1990. En 1983, il obtient le Prix de la critique avec La Clémence de Titus de Mozart à Lyon, avant de signer en 1985 un Pelléas et Mélisande resté célèbre, notamment dans sa captation avec John Eliot Gardiner. Suivent des productions marquantes à Aix-en-Provence, Montpellier, Paris, Lyon et Genève, ainsi qu’un Ring de Wagner au Châtelet en 1994 qui compte parmi ses accomplissements majeurs.

Strosser et Wagner

Commandé par Stéphane Lissner au Théâtre du Châtelet, le Ring des Nibelungen de Strosser (dirigé par Jeffrey Tate et l’Orchestre national de Radio France) est souvent cité comme un sommet de sa carrière. L’espace scénique est un plateau noir et nu, inspiré de L’Espace vide de Peter Brook : une sphère pâle pour le Walhalla, des planches qui craquent, un mur qui déchire le sol, symbolisant la construction destructrice du monde wagnérien. Minimaliste et dépouillé, ce cycle met l’accent sur les personnages humains plutôt que sur les dieux ou les effets spéciaux, avec une humilité qui refuse l’idéologie ou la métaphysique pour privilégier le sentiment. Repris à Adélaïde en Australie, il reste une référence pour sa clarté dramatique. Au Grand Théâtre de Genève, sous la direction de Jean-Marie Blanchard, Strosser monte Die Meistersinger von Nürnberg en 2006, une production distanciée qui transpose l’intrigue wagnérienne dans une époque contemporaine tout en préservant sa justesse et sa lisibilité. Lauréate du Prix de la critique en 2007, elle illustre son art de la suggestion : suggérer plutôt que signaler, caresser plutôt que toucher, concevoir une dynamique sans alourdir la dramaturgie. Ce spectacle tardif confirme sa maîtrise des œuvres wagnériennes complexes, où la communauté et l’artisanat des maîtres-chanteurs résonnent avec son propre idéal d’humilité artistique.

Pierre Strosser entretenait avec Wagner, Debussy, Mozart, Monteverdi, Berg ou Janáček un rapport d’une profonde intelligence scénique. Son théâtre lyrique, fondé sur la retenue, le non-dit et la concentration émotionnelle, cherchait à laisser respirer la musique plutôt qu’à l’écraser sous l’illustration. Il aimait rappeler qu’une mise en scène devait survivre à elle-même dans la mémoire du spectateur. L’homme, décrit par son fils Emmanuel Strosser comme rigoureux, exigeant et peu porté sur les mondanités, avait la réputation d’un artisan de grand style, d’une chaleur humaine discrète mais réelle. Amateur de whisky, fumeur de pipe, il revenait volontiers en Alsace après les représentations, fidèle à une forme de modestie et de fidélité aux lieux de sa vie.

Retiré depuis une vingtaine d’années, il laisse l’image d’un metteur en scène qui aura préféré la densité à l’esbroufe, la vérité humaine à l’ornement, et le silence fécond au bruit. Pierre Strosser appartient désormais à cette lignée d’artistes qui ont rendu à l’opéra sa dimension d’art vivant, exigeant et profondément humain.

Michael Tilson Thomas (MTT)

Michael Tilson Thomas s’est éteint le 22 avril 2026 à l’âge de 81 ans, après une longue lutte contre un cancer du cerveau. Chef, pianiste, compositeur et pédagogue, il aura incarné pendant plus d’un demi-siècle une forme de modernité musicale à la fois américaine dans son énergie, européenne dans ses héritages et très personnelle dans son style.

Né à Los Angeles le 21 décembre 1944 dans une famille d’artistes, il étudie le piano, la composition et la direction d’orchestre en Californie, puis se révèle très tôt à Tanglewood, où Leonard Bernstein devient son modèle et son mentor. La percée décisive survient en 1969, lorsqu’il remplace William Steinberg au Boston Symphony Orchestra en plein concert: cette apparition fulgurante lui vaut une reconnaissance immédiate et lance une carrière qui ne cessera plus de prendre de l’ampleur.

Après Buffalo, où il dirige le Philharmonic de 1971 à 1979, puis Los Angeles, où il est principal chef invité de 1981 à 1985, il succède à Claudio Abbado à la tête du London Symphony Orchestra en 1988. Son passage londonien se distingue par un fort engagement pédagogique et par une vision très architecturée du répertoire, où Debussy, Mahler, Stravinsky et les grandes pages du romantisme allemand cohabitent avec les musiques américaines du XXe siècle. En 1995, il devient directeur musical du San Francisco Symphony, fonction qu’il occupera pendant vingt-cinq ans et qui fera de lui l’une des grandes figures de la vie musicale américaine.

Tilson Thomas fut aussi un maître de la transmission. Il fonde en 1987 le New World Symphony à Miami Beach, orchestre-académie destiné à former de jeunes musiciens à la vie professionnelle, et imagine avec Keeping Score une véritable pédagogie audiovisuelle à grande échelle, capable de faire entrer le grand répertoire dans les foyers. Cette volonté de partager la musique sans la simplifier résume bien son art: clair, généreux, très lisible, mais jamais réducteur.

MTT et Wagner

Son apport à Wagner mérite une mention particulière. Formé très tôt dans la sphère bayreuthienne, puisqu’il travailla comme assistant à Bayreuth en 1966, Tilson Thomas n’aborda jamais Wagner comme un bloc de lourdeur cérémonielle, mais comme un théâtre de la tension et de la clarté. Ses lectures, dès les années 1970 avec le Boston Symphony Orchestra, se caractérisent par une direction très mobile, nerveuse et expressive, attentive aux lignes et aux plans sonores plutôt qu’à l’épaisseur purement monumentale du tissu orchestral. Ce Wagner tendu, lisible et dramatique s’accorde parfaitement avec son goût pour la respiration du discours et avec son refus de tout pathos automatique.

Comme interprète, il a défendu avec constance la musique américaine — Gershwin, Bernstein, Copland, Ives, Reich ou Adams — tout en servant avec la même intelligence Mahler, Debussy, Tchaïkovski, Stravinsky et Wagner. Comme compositeur, il a signé notamment The Diary of Anne Frank, Grace et Meditations on Rilke, prolongeant dans l’écriture ce qu’il cherchait à révéler comme chef: une pensée musicale à la fois intellectuelle et sensible. Son palmarès, enfin, parle de lui-même: 12 Grammy Awards, le Kennedy Center Honors, la National Medal of Arts et l’Ordre des Arts et des Lettres.

Sa dernière apparition au pupitre avec le San Francisco Symphony, en avril 2025, avait valeur d’adieu. Il y avait dans cette trajectoire quelque chose d’ample et de juste, comme si toute une vie de musique, de transmission et de curiosité s’y résumait avec simplicité. Michael Tilson Thomas laisse le souvenir d’un chef qui a su faire dialoguer la rigueur et la chaleur, la pensée et l’émotion, et donner à Wagner comme à Bernstein, à Mahler comme à Copland, une présence immédiatement vivante.