Le réalisateur Brian Large

Brian Large, pionnier de la captation de concerts et d’opéras pour la télévision, est mort à l’âge de 87 ans, laissant une filmographie de plusieurs centaines de captations qui ont façonné notre manière de « voir » la musique. Parmi cet héritage, la captation du Ring de Chéreau et Boulez à Bayreuth occupe une place centrale, au point de constituer aujourd’hui la trace visuelle et sonore de référence de ce Ring du centenaire.

Né à Londres dans un milieu très modeste et marqué par les destructions du Blitz, Large commence comme pianiste talentueux, étudiant notamment avec Dame Myra Hess, avant d’obtenir un diplôme universitaire et d’entrer à la BBC en 1965, à peine un an après la création de la chaîne culturelle BBC2. Il y découvre la télévision en direct dans des conditions extrêmes, en observant de près la retransmission des funérailles de Winston Churchill, dont l’ampleur technique et logistique lui révèle la figure du réalisateur comme véritable « chef d’orchestre vidéo ». Cette intuition – le réalisateur comme « video conductor » – ne le quittera plus.

Les débuts de Large à la BBC coïncident avec l’euphorie des premières années de la musique filmée, où tout se fait en direct, obligeant à une réactivité quasi instrumentale. Sous l’influence de figures telles que David Attenborough ou le producteur John Culshaw, artisan du Ring de Solti pour Decca, il expérimente librement de nouveaux langages visuels, sans se heurter à la frilosité des responsables de programmes. Sa captation de Stravinsky dirigeant l’Oiseau de feu, avec ses gros plans du visage du compositeur, devient emblématique de cette approche qui traite les musiciens comme de véritables protagonistes dramatiques.

En 1980, Large quitte la BBC pour une carrière de réalisateur indépendant, attiré davantage par la création que par les promotions internes. Il profite alors de l’essor des producteurs privés de films musicaux – Unitel, RM Arts, EuroArts, Allegro Films, National Video Corporation – qui ouvrent les portes des grandes maisons d’opéra et festivals internationaux. C’est dans ce contexte qu’il multiplie les collaborations avec les institutions majeures, de Covent Garden à Salzbourg, même si son refus d’être le simple exécutant des visions d’Herbert von Karajan lui vaut une mise à l’écart temporaire des Salzburger Festspiele.

Déjà en 1979, Large avait filmé à Bayreuth le Ring de Pierre Boulez et Patrice Chéreau, production créée en 1976 pour le centenaire du festival et de la première exécution intégrale de la Tétralogie. Cette captation, réalisée en 1979–1980, demeure aujourd’hui la trace audiovisuelle incontournable de ce Ring du centenaire, même si sa facture technique trahit le passage du temps. Sans le travail de Large, cette mise en scène fondatrice, qui a redéfini le rapport de Wagner à la modernité industrielle et à la critique sociale, ne subsisterait que dans les souvenirs et quelques documents photographiques.

Large raconte lui‑même combien ce projet fut exaltant, précisément parce qu’il se déroulait dans le théâtre même où la Tétralogie avait été créée en 1876. Sa relation avec Boulez, nouée dès l’époque où le chef français dirigeait le BBC Symphony Orchestra, est fluide et amicale, ce qui facilite la cohérence entre regard musical et regard de caméra. En revanche, avec Chéreau, qui « ne connaissait rien à la télévision », il doit patiemment montrer l’intérêt d’un découpage pensé pour l’écran, allant jusqu’à corriger certains déplacements de chanteurs (Gwyneth Jones, Donald McIntyre) à partir du retour moniteur.

La manière dont Large filme ce Ring illustre sa conception de la captation comme prolongement interprétatif de la mise en scène et de la direction d’orchestre. Les mouvements de caméra – par exemple, le recul spectaculaire pendant le Voyage de Siegfried sur le Rhin, qui abandonne progressivement l’aire de Brünnhilde pour révéler le monde des Gibichungen – participent pleinement à la dramaturgie wagnérienne tout en respectant le dispositif scénique de Chéreau. Loin de transformer l’opéra en cinéma autonome, Large s’attache à rendre lisibles les tensions de jeu, les rapports de force et les détails de direction d’acteurs qui ont fait la réputation de cette production.

Plus largement, sa carrière couvre plus de huit cents productions, des Proms londoniens aux récitals de Horowitz à Moscou, des concerts de Bernstein à la première soirée des Trois Ténors en 1990. Il filme également plusieurs éditions du Concert du Nouvel An de Vienne, ainsi que de nombreuses productions du Metropolitan Opera et de Covent Garden, contribuant à constituer une véritable « mémoire audiovisuelle » de la musique classique de la seconde moitié du XXe siècle. À chaque étape, il refuse de réduire la musique à un simple fond sonore spectaculaires, revendiquant le rôle du réalisateur comme serviteur de la partition et des interprètes, plutôt que des chiffres d’audience.

Son style se caractérise par une grande préparation dramaturgique : pour lui, on ne filme pas une scène sans en avoir compris l’enjeu dramatique et la situation scénique précise. Il insiste sur la nécessité d’« être en avance sur le jeu », anticipant les respirations, les attaques, les changements de tension pour que le montage épouse la structure musicale. C’est cette approche qui donne au Ring Boulez/Chéreau, comme à tant d’autres captations, une impression d’évidence : l’image semble naître de la musique elle‑même.

Au‑delà de son savoir‑faire, ses mémoires récemment publiées (At Large. Behind the Camera with Brian Large, Verlag Fur Moderne Kunst, 2025) esquissent une galerie de portraits de musiciens – de Britten à Kleiber, de Bernstein à Cecilia Bartoli – qui témoigne de sa capacité d’écoute humaine autant qu’artistique. Il reste, jusque dans ses récits les plus personnels, un « gentleman anglais », lucide sur les dérives de la médiatisation mais fidèle à une éthique de service à la musique. Sa disparition intervient au moment où l’on s’interroge sur l’avenir de la musique classique à l’ère numérique et de l’intelligence artificielle, ce qui donne un relief particulier à son œuvre de « conservateur » d’un Louvre audiovisuel rêvé par Malraux.

Alors que certains redoutent que les nouveaux médias ne « vident » la musique de sa substance, l’exemple de Brian Large rappelle qu’une caméra, utilisée avec respect et intelligence, peut au contraire approfondir l’expérience de l’écoute. Dans le cas du Ring de Chéreau et Boulez, sa contribution a été décisive pour faire passer une production scandaleuse à ses débuts au rang de classique incontesté, étudié, commenté et transmis aux nouvelles générations de wagnériens. La meilleure manière de lui rendre hommage est sans doute de revoir ce Ring, en sachant que derrière chaque plan se cache le regard d’un musicien devenu réalisateur.

Sources : Le Monde, El Païs, Beckmesser

 

La soprano Felicity Lott

Née à Cheltenham (Royaume-Uni, au nord-ouest de Londres) en 1947, Felicity Lott aura d’abord étudié le français avant de se former au chant à la Royal Academy of Music de Londres, où elle obtient le Principal’s Prize, prélude à une carrière internationale de plus d’un demi‑siècle.

Elle débute sur scène au milieu des années 1970, notamment à l’English National Opera (Pamina de La Flûte enchantée), puis s’impose rapidement sur les grandes scènes britanniques et européennes – Royal Opera House, Glyndebourne, Vienne, Munich, Bruxelles, Milan, New York – dans Mozart (Le Nozze di Figaro à la Monnaie), Britten et la création contemporaine. Son nom reste intimement lié à Richard Strauss : Octavian puis la Maréchale du Chevalier à la rose (prise de rôle à la Monnaie en 1986) , la Comtesse de Capriccio (à la Monnaie en 1983 et en 1985) dessinent le portrait d’une straüssienne de référence, alliant clarté du timbre, intelligence du texte et sens très personnel du temps théâtral.

Parallèlement, elle devient l’une des grandes dames de la mélodie et du lied, défendant Schumann, Mahler, Strauss, Britten, mais aussi la mélodie française (Duparc, Hahn, Poulenc, Kosma, Auric, Messager) avec une prononciation française d’une précision et d’un charme singuliers, qui feront d’elle une véritable ambassadrice de la francophonie. Le répertoire français lyrique lui doit des incarnations marquantes – Louise de Charpentier (enregistré en public à la Monnaie pour Erato), Blanche dans Dialogues des Carmélites, l’héroïne de La Voix humaine – où se conjugue chez elle une fragilité assumée et une tenue impeccable, souvent dans des productions devenues emblématiques. On se souvient aussi de son goût pour le théâtre et l’ironie, qui la conduit naturellement vers l’opérette : La Belle Hélène et La Grande-Duchesse de Gérolstein au Châtelet avec Marc Minkowski et Laurent Pelly, puis La Fille du régiment à l’Opéra de Paris, où sa Duchesse de Crakentorp fait date.

Un Wagner de chambre

C’est pourtant du côté de l’intime que se situe un volet plus secret, mais décisif, de son art : le disque Mahler–Wagner enregistré en 2007 avec le Quatuor Schumann et Christian Favre, qui met en regard les Rückert-Lieder de Mahler et les Wesendonck-Lieder de Wagner, encadrés par le Prélude et la Mort d’Isolde. En acceptant d’aborder ainsi Wagner à l’échelle de la chambre, elle choisit de faire entendre la veine méditative du compositeur, plutôt que l’éclat spectaculaire : l’arrangement de Christian Favre, substituant au grand orchestre le tissage du piano et du quatuor à cordes, révèle la parenté des Wesendonck avec l’art du lied, et Lott y répond par une ligne allégée, une diction de conversation, un refus du pathos convenu. Elle confiera combien elle était reconnaissante d’avoir pu chanter le Liebestod dans ce contexte chambriste, ajoutant qu’elle ne pouvait imaginer que cela eût été possible autrement : aveu discret qui dit son rapport à Wagner, non pas celui des héroïnes écrasantes, mais celui d’une voix qui cherche la transparence et la parole. Qu’une chanteuse identifiée aux héroïnes de Strauss et à la mélodie française choisisse de conclure ce programme par la Mort d’Isolde entourée seulement de cordes et de piano relève presque du manifeste : la ligne se déploie comme un long adieu, le souffle reste humain, les mots font affleurer la vie jusque dans l’extase finale.

Dans ce Wagner-là, réduit à l’essentiel de la ligne et de l’harmonie, elle aura montré silencieusement qu’une autre voie était possible : celle d’une Isolde et d’une interprète des Wesendonck qui viennent du lied, de la conversation, de la discrétion éloquente, fidèle à ce que son art avait de plus rare – un refus du spectaculaire gratuit, une attention chambriste à ses partenaires et cette mélancolie claire qui baignait déjà ses grandes incarnations straüssiennes et ses récitals de mélodies françaises.

Récitaliste acharnée, elle fait ses adieux au Wigmore Hall en 2013, avant de revenir encore sur les scènes de concert, jusqu’à un ultime récital à l’Athénée (Paris), consacré aux chansons et mélodies françaises qui furent l’un de ses jardins secrets. Engagée dans la transmission et la vie musicale – membre de conseils d’administration (Wigmore Hall e.a.), pédagogue recherchée, « conscience stylistique du chant européen » selon un récent hommage – Felicity Lott, disparue en mai 2026, laisse l’image d’une artiste sans esbroufe, dont la ligne claire, l’humour tendre et l’attention au texte auront fait de chaque rôle, de Strauss à Wagner, de Mozart à Offenbach, moins une démonstration de virtuosité qu’un art profond de la conversation chantée.