Emmanuel Dupuy donne d’emblée le ton dans Diapason : « À Londres, Stanislas de Barbeyrac chante son premier Parsifal et triomphe. Très bien entouré, notre ténor fait chavirer le public de la Royal Opera House. Un vent de génie souffle sur la direction musicale de Jakub Hrůša, beaucoup moins sur le spectacle conçu par Evgeny Titov. »
Plutôt que de multiplier les points de vue français, nous avons choisi de confronter les impressions de trois grandes voix de la presse britannique – le Financial Times, The Guardian et l’Evening Standard – auxquelles s’ajoutent quelques observations du Telegraph. De cette lecture croisée se dégage une impression précise : si la soirée semble avoir atteint, sur le plan musical, des sommets d’une intensité rare, la proposition scénique d’Evgeny Titov divise profondément l’assistance. Entre admiration et rejet, fascination et perplexité, ce nouveau Parsifal paraît ainsi reproduire jusque dans sa réception les tensions qui parcourent le dernier ouvrage lyrique de Wagner.
Une dystopie wagnérienne
D’emblée, la critique britannique insiste sur la noirceur de la vision de Titov. Le Bühnenweihfestspiel wagnérien, ce « festival scénique sacré » de Bayreuth, abandonne ses brumes mystiques pour investir un espace clos, un bunker sombre, oppressant.
The Guardian insiste sur le refus du metteur en scène de fournir des clés trop évidentes. Tout semble au contraire destiné à maintenir le spectateur dans un état d’incertitude : murs de béton anonymes, caméras de surveillance et créatures féminines robotisées composent quelques-uns des éléments d’une société où les chevaliers du Graal prennent les traits d’une organisation patriarcale autoritaire. Le Financial Times souligne, pour sa part, combien cette vision âpre et saisissante divise : lors de la première du 1er octobre, applaudissements et huées se sont mêlés, révélant une réception singulièrement polarisée.
L’Evening Standard est plus sévère encore. Le décor d’Etienne Pluss, cette immense chambre souterraine aux parois marquées par l’humidité, enferme les personnages dans un monde sans horizon. L’espace scénique ne promet aucune échappée, aucun ailleurs. Là où Wagner ménage, au terme d’un long cheminement initiatique, la possibilité d’une transformation, Titov semble privilégier l’enfermement et la violence.
C’est précisément sur ce point que se cristallise le principal désaccord entre les critiques : que reste-t-il, dans cette vision dystopique, de l’espérance qui traverse Parsifal ?
L’Evening Standard reproche ainsi au metteur en scène d’être « out of tune not just with Wagner’s work but with any message of hope in our times ». À force de scruter les mécanismes de domination et de culpabilité à l’œuvre dans le drame wagnérien, Titov fait disparaître ce qui en constitue l’un des ressorts essentiels : la compassion, et avec elle la possibilité d’un renouvellement spirituel. The Guardian se montre, par contre, plus ouvert à cette démarche, rappelant que le programme même du Royal Opera House présente les idées véhiculées par l’œuvre de Wagner comme discutables ou problématiques. Titov ne chercherait donc pas tant à les contourner qu’à les exposer dans toute leur brutalité. Quant au Financial Times, moins catégorique sur le sujet, il laisse planer une autre interrogation : cette production parviendra-t-elle à se maintenir durablement dans la programmation de la maison ?
Un monde de béton, d’écrans et de surveillance
Cette lecture trouve son prolongement dans une scénographie d’une grande cohérence, mais volontairement austère. Le gris domine à nouveau dans le monde du 2e acte, la monumentalité y écrase aussi les êtres et la technologie y impose son contrôle.
Dans The Guardian, le domaine de Klingsor, traditionnellement associé à la sensualité d’un jardin enchanté, perd ici toute séduction. Son univers se déploie sur un mur d’images allégoriques, inquiétantes bien loin d’un jardin des voluptés.
L’Evening Standard relève lui aussi cette omniprésence des écrans dans le royaume de Klingsor. Ils deviennent des instruments d’endoctrinement destinés aux futures filles-fleurs. Celles-ci n’apparaissent plus comme les créatures voluptueuses d’une imagerie traditionnellement attachée à l’œuvre, mais comme d’étranges « vampiric daughters of Eve », figures inquiétantes jusque dans leurs costumes volontairement désexualisés. Le Financial Times condense avec ironie tout cet univers en trois mots : « bunkers, CCTV and fembots ».
Mais derrière cette esthétique paranoïaque se dessine une lecture plus profondément politique du drame. Titov ne semble guère intéressé par l’image d’une communauté sacrée détenant les secrets du Graal. Il choisit d’en révéler les rapports de pouvoir, les mécanismes d’exclusion et la violence cachée sous le rituel.
Certains gestes dramaturgiques poussent cette logique jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes. Le Graal lui-même ne paraît jamais. Dans le rituel, les chevaliers remplissent leurs coupes avec le sang provenant de la blessure d’Amfortas : l’image du sacrifice, chez Wagner encore enveloppée dans le cérémonial et le symbole, devient ici concrète, presque insoutenable.
Plus radical encore est le dénouement. L’Evening Standard évoque une scène finale « shocking » au cours de laquelle Parsifal accorde à Amfortas une délivrance pour le moins drastique (Parsifal le tue par de nombreux coups de lance), tandis que la communauté des chevaliers disparaît mystérieusement. La rédemption wagnérienne cesse alors d’aller de soi. Est-elle encore possible ? S’est-elle transformée en destruction ? Ou faut-il comprendre que le salut ne peut advenir qu’après l’effondrement du monde ancien ? Titov laisse ces interrogations ouvertes.
Jakub Hrůša : la musique comme rédemption
Et pourtant, si la scène enferme Parsifal dans un univers où toute transcendance semble devenue incertaine, la fosse paraît accomplir exactement le mouvement inverse.
Sur ce point, le consensus critique est impressionnant. The Guardian va jusqu’à qualifier la prestation de Jakub Hrůša et de l’orchestre de « performance for the record books ». De l’orchestre montent, écrit-il, « wave after wave of comfort-giving sound », tandis que les cordes atteignent une véritable perfection. Dans cet univers scénique froid et oppressant, la musique devient paradoxalement le lieu où survit la consolation.
L’Evening Standard salue une direction « highly accomplished », attentive aussi bien aux grandes poussées dramatiques qu’aux plus fines subtilités expressives de la partition. Le Financial Times, lui aussi, place la personnalité musicale de Hrůša parmi les grandes réussites de la soirée.
Le contraste est dès lors saisissant : ce que la mise en scène paraît refuser à Parsifal, la musique semble le lui restituer. À la dureté des images répond la lente respiration de la partition ; à l’enfermement de l’espace, l’expansion sonore ; à l’incertitude de la rédemption scénique, la capacité de l’orchestre à ouvrir un espace de consolation et peut-être de transcendance. C’est sans doute dans cette tension, volontaire ou non, que la soirée londonienne trouve une part essentielle de sa force.
Des voix au sommet
La distribution vocale suscite, elle aussi, une remarquable unanimité.
Christian Gerhaher domine les commentaires par son incarnation d’Amfortas. The Guardian découvre chez lui une profondeur d’angoisse supérieure à tout ce qu’il lui avait entendu auparavant. L’Evening Standard admire une manière si personnelle d’aborder les notes essentielles de la ligne vocale qu’elle contraint presque l’auditeur à entendre chaque phrase à neuf. Le Telegraph va plus loin encore en parlant d’une interprétation « truly great », capable d’éclairer toutes les nuances de la souffrance d’Amfortas.
Face à lui, Brindley Sherratt compose un Gurnemanz imposant sans sacrifier la poésie. The Guardian le trouve tour à tour autoritaire, mélodieux ou percutant selon les exigences du rôle ; le Standard salue sa sagesse, son expérience et son endurance dans l’une des partitions les plus longues et les plus exigeantes du répertoire de basse.
Centre de toutes les attentions françaises se trouve naturellement Stanislas de Barbeyrac, qui aborde ici son premier Parsifal. L’Evening Standard le juge « wonderfully assured », louant un timbre constamment lumineux et poli, tandis que The Guardian admire un héros jeune, clair de timbre et de présence, dont la fraîcheur n’exclut jamais la puissance. Aux côtés de ce trio, Ekaterina Gubanova impose une Kundry intense et ductile, tandis que Mark Stone prête à Klingsor une présence prédatrice, venimeuse, presque toxique.
Que peut encore signifier la rédemption ?
C’est finalement moins l’esthétique de la production que la question qu’elle pose à Wagner qui divise la critique : que signifie encore la rédemption dans Parsifal ?
Chez Wagner, la compassion constitue le pivot du parcours du héros. Parsifal accède à la connaissance parce qu’il apprend à partager la souffrance d’Amfortas. Titov semble déplacer la question. Dans son univers, Amfortas et Kundry apparaissent pris dans des mécanismes de culpabilité, de désir et de châtiment dont ils ne peuvent aisément s’affranchir. Le salut cesse alors d’être une évidence inscrite dans la marche du drame.
The Guardian voit dans cette ambiguïté une force : Titov laisse au spectateur le soin de décider. L’Evening Standard, au contraire, y perçoit une perte essentielle. En évacuant la dimension de compassion ouvrant chez Wagner sur la possibilité d’un renouveau spirituel, la production en assombrirait le sens jusqu’à rendre l’espérance presque impossible.
Le Telegraph propose toutefois une lecture sensiblement différente. Il décèle dans le spectacle une profondeur « dostoïevskienne » et y voit finalement l’affirmation qu’en chaque être humain, aussi brisé soit-il, subsiste une étincelle divine. Là où certains critiques découvrent une négation de la rédemption, d’autres perçoivent donc une forme de spiritualité enfouie, débarrassée de ses représentations traditionnelles.
Entre ombre scénique et lumière musicale
Ainsi se dessine un Parsifal extraordinairement contrasté. Peu de réserves semblent entourer son accomplissement musical : la direction de Jakub Hrůša, la qualité de l’orchestre et l’engagement d’une distribution dominée par Christian Gerhaher, Brindley Sherratt et Stanislas de Barbeyrac placent la représentation à un niveau exceptionnel.
La scène, en revanche, ouvre une fracture. En transformant Montsalvat en société fermée et le monde du Graal en univers opressant, Evgeny Titov retire à l’œuvre une part de son aura sacrée pour en examiner les structures de domination, le patriarcat, la culpabilité et la violence du sacrifice. Certains y verront une relecture stimulante, capable de mettre à nu les contradictions du dernier Wagner ; d’autres regretteront qu’à force de déconstruire le mythe, elle obscurcisse ce qui constitue peut-être le cœur le plus secret de Parsifal : cette idée que la connaissance naît de la compassion et que de la souffrance peut encore surgir une possibilité de transformation. Le paradoxe de cette soirée londonienne est peut-être là. Alors que la scène semble douter de la rédemption, la musique, elle, continue obstinément d’y croire.
Sources :
FT – Richard Fairman. Parsifal — Evgeny Titov’s dark new production is met with cheers and boos
Guardian – Flora Willson. Parsifal review – bunkers, CCTV and fembots in elusive vision of Wagner’s mystical masterpiece
Evening Standard – Barry Millington. Parsifal at Royal Opera: Bleak but brilliantly performed take on Wagner masterpiece
