Confrontations des critiques sur Tannhäuser

Diapason

En 2019, à Bayreuth, Tobias Kratzer signait une (re)lecture assez déjantée de Tannhäuser, propre à raviver l’éternelle querelle entre tenants de la tradition et adeptes d’une certaine modernité théâtrale.

Si l’on s’inquiète d’abord des chemins que souhaite nous faire emprunter Kratzer, il lui sera finalement beaucoup pardonné. Car, outre un rythme infaillible et un art consommé de l’effet visuel, une bonne dose de dérision (en tout cas au deux premiers actes) fait passer comme une lettre à la poste le détournement textuel imposé à l’ouvrage. Ce spectacle raconte sa drôle d’histoire avec un indéniable brio et une louable opiniâtreté -mais, certes, c’est une autre histoire. Stephen Gould impose dans le rôle-titre l’endurance et le muscle de son fort ténor, paré d’appréciables humeurs taciturnes, qui cependant ne rachètent pas un aigu terne et un chant monochrome, entaché de quelques écarts d’intonation. On a connu des Venus au mezzo plus opulent que celui d’Elena Zhidkova, rarement au tempérament si déluré, à la projection si nerveuse. Le Wolfram de Markus Eiche avance d’un pas assuré, avec maintes caresses de legato dans sa Romance à l’étoile. Mais la plus belle victoire, c’est Lise Davidsen qui la remporte, Elisabeth dont le soprano torrentiel brille pourtant d’un éclat juvénile, rehaussé par des aigus dardés comme d~ lances ou, au contraire, filés avec les plus exquises délicatesses. La direction de Gergiev pâtit parfois d’un manque d’influx nerveux dont découlent de sérieuses baisses de tension. Pas de quoi, cependant, altérer le luxe des forces musicales
du’ temple wagnérien, qui présentait l’un de ses spectacles les plus originaux-et les plus captivants -des derniers étés.

Emmanuel Dupuy, Diapason

Classica
« Malgré tout, Tannhäuser éveille l’espoir que l’art peut changer la vie », dit Tobias Kratzer, dernier champion du Regietheater à Bayreuth. Face au terrain vague sordide où crèvent Elisabeth, après avoir enfin cédé à Wolfram, et Tannhäuser, on réalise que dans cette affirmation, c’est le « malgré tout ») qui importe. Certes, cette 9e production locale vaut cent fois la paresse de Wolfgang Wagner (EuroArts) ou la bêtise de Baumgarten (Opus Arte) car elle joue avec intelligence d’un autre regard sur le conflit existentiel de l’œuvre, mais ne recule devant aucun anachronisme. Et ce qui épatait en direct, amusait même à l’acte Il, mise en abîme de la manifestation, agace, à le revoir, par son artifice. Rarement le resserré de la captation aura autant refroidi un spectacle. La battue de Gergiev n’aide pas, qui oppose nerf et tunnels de platitude. Reste la merveilleuse Lise Davidsen, somptueuse Elisabeth, façon Flagstad en devenir. Stephen Gould tient son rang, mais avec un aigu terne et tendu, Elena Zhidkova campe une Vénus (version Dresde) effrontée, sans splendeur, Markus Eiche chante un Wolfram tout en caresses. Seconds plans et choeurs sont une fête: on est quand même à Bayreuth !
Pierre Flinois, Classica

 

Opéra Magazine

Comme tant de captations filmées, celle de la nouvelle production de Tannhäuser, à Bayreuth, à l’été 2019, offre avantages et inconvénients par rapport au spectacle vu de la salle (voir O. M. n° 154 p. 30 d’octobre). S’agissant d’un spectacle ou la vidéo est omniprésente dans les deux premiers actes, la caméra de Michael Beyer ne rend qu’imparfaitement compte de l’impact de sa superposition avec ce qui se passait sur le plateau.

En contrepartie, l’abondance des gros plans permet de mieux mesurer la qualité de la direction d’acteurs de Tobias Kratzer, tout en atténuant l’impression consternante laissée par un dernier acte très inférieur aux précédents – et vraiment pénible à revoir !

Musicalement, en l’absence de toute mention d’une date précise d’enregistrement, on imagine que Deutsche Grammophon a mixé plusieurs prises, pour en garder le meilleur. De fait, Valery Gergiev se montre plus constant et plus soigné que le soir où nous l’avions entendu, sans fulgurances particulières pour autant. Quant à l’orchestre et aux chœurs, ils sont, cette fois, à la hauteur de leur réputation, servis par une prise de son somptueuse.

Mais ce qui hisse ce Tannhäuser vers les sommets, en dehors de l’éblouissante mise en scène de l’acte II, c’est sa distribution, incontestablement la meilleure de toute la vidéographie : Tannhäuser vaillant et nuancé de Stephen Gould, excellent comédien, de surcroît ; Wolfram au phrasé souverain de Markus Eiche ; impressionnant Landgrave de Stephen Milling…

Côté féminin, Elena Zhidkova livre, en Venus, une stupéfiante performance d’actrice, avec une voix plus présente que dans la salle, à laquelle on reprochera, au sein d’un plateau aussi proche de la perfection, un aigu final complètement faux.

Lise Davidsen, enfin, est au-delà des superlatifs. Très certainement, l’une des deux ou trois plus miraculeuses Elisabeth de la discographie, CD et DVD confondus, aussi belle et émouvante à regarder qu’à écouter
Richard Martet, Opéra magazine

Richard Wagner – Tannhäuser

Stephen Gould (Tannhauser), Markus Eiche (Wolfram), Lise Davidsen (Elisabeth), Elena Zhidkova (Vénus), Stephen Milling (le Landgrave),
Chœurs et Orchestre du Festival de Bayreuth,
Dir. Valery Gergïev, mise en scène Tobias Kratzer
DG 2 DVD (Blu-Ray) 004400735757
TT: 3 h03’~ Son PCM.$téréo/DST 5.0