© Richard Wagner en 1882

En 1997, la firme italienne Grammofono a édité un coffret de deux CD portant un titre accrocheur et intriguant : Wagner conducts Wagner. Le « Wagner » en question est en fait – la première plage exceptée – Siegfried, fils de Richard (1869-1930) : il s’agit de la quasi-totalité des enregistrements d’extraits orchestraux gravés sous sa direction en 1926 et 1927, d’une fort belle qualité musicale et sonore (avec, en plus, une ouverture composée par Siegfried lui-même, et enregistrée en 1925). Seule pose problème la première plage, soi-disant un extrait du duo d’amour de Tristan enregistré sur cylindre à Bayreuth vers 1880 [ NDLR : l’extrait se trouve sur YouTube], avec Amalie Materna dans le rôle d’Isolde, Albert Niemann dans celui de Tristan et Marianne Brandt chantant Brangäne. Cependant la notice précise que Wagner est supposé être le chef d’orchestre : aux musicologues de statuer si c’est bien le cas. Déception…

 

L’extrait se trouve deux fois dans cette vidéo : la version originale quasi inaudible et une version traitée par le procédé Ceddar,  plus audible

 

À ce sujet, une interview du Dr Sven Friedrich, directeur du Musée Wagner à Bayreuth, a paru dans le Nordbayerischer Kurier en date des 3-4 juin 1999. Le Dr Friedrich achève d’enlever leurs illusions à ceux qui en auraient, et s’irrite contre ce qu’il considère – très certainement avec raison – comme une mystification. Mais les explications qu’il donne le montrent plutôt mal informé ; et il n’indique aucune piste quant à identifier correctement le cylindre. M. Friedrich avance trois principaux arguments négatifs : a) Tristan a été représenté à Bayreuth en 1886 seulement, trois ans après la mort du maître ; b) les sources biographiques ne contiennent nulle mention selon laquelle Wagner aurait dirigé devant le pavillon d’un phonographe ; c) de toute manière, cela aurait été contraire à sa philosophie.

Ces affirmations sont exactes, mais il y a d’autres arguments, outre le caractère fantaisiste des noms de chanteurs ci-dessus. La troisième allégation de M. Friedrich est corroborée par quelques lignes du Journal de Cosima qui lui ont, semble-t-il, échappé. Le 7 octobre 1882, on y lit que Wagner a appris l’invention du phonographe (faite cinq ans auparavant par Edison) et qu’il qualifie de « folie » les « découvertes de ce genre » : « les hommes – a-t-il dit – deviendraient eux-mêmes des machines ». Sentence à méditer… Par ailleurs, on ne connaît aucun exemple de musique enregistrée aux environs de 1880 ; les plus vieux cylindres conservés datent de 1888 et 1889, hormis quelques paroles et bruits remontant à 1878. Le plus ancien enregistrement wagnérien parait remonter à 1900, une année avant celui de 1901 que mentionne M. Friedrich : on y entend Hermann Winkelmann, l’un des Parsifal de 1882, exécuter l’air de Walter des Meistersinger, à Vienne, avec accompagnement de piano.

On pourrait, d’autre part, supposer être en présence d’un faux. Des enregistrements postiches ont en effet été confectionnés par des forains, comme attraction de foire : l’un d’entre eux, soi-disant du premier ministre anglais William Gladstone (1809-1898), est identifié comme tel (un enregistrement authentique de ce personnage date de 1888). Serait-ce le cas du cylindre qui nous occupe ? Non, très probablement. Il fixe quelques instants d’une représentation ou d’une répétition avec orchestre. Or, des cylindres de cette nature ont été gravés au Metropolitan Opera de New York entre 1901 et 1903 par Lionel Mapleson (1865-1937), bibliothécaire de l’institution, lequel a acheté en 1900 un phonographe Edison et s’en est servi auprès des stars qui se produisaient alors au Metropolitan Opera. Il plaçait son appareil dans la cabine du souffleur ou dans les coulisses. Ce sont donc des « enregistrements d’amateur », non commercialisés, effectués au moyen d’une pellicule de cire qui permettait d’effacer et réenregistrer au prix d’une déperdition de qualité. Ce fait – joint à l’éloignement occasionné par la prise live – explique leur très mauvaise sonorité, même selon les normes de l’époque, bien que M. Mapleson eût bricolé un énorme pavillon avec une embouchure d’environ un mètre de diamètre. Il n’empêche, ces cylindres revêtent un intérêt considérable pour les collectionneurs et les spécialistes, en particulier lorsqu’ils demeurent les uniques traces audibles d’artistes légendaires tels Jan de Reszke (1850-1925) et Milka Ternina (1863-1941). Ne seraient-ce pas les voix de ces deux-là que nous percevons, à travers le brouillage, dans le duo de Tristan ? C’est fort possible. En effet, la sonorité de cet extrait ressemble beaucoup à celle des plages de cylindres Mapleson figurant dans la collection de douze compacts intitulée Richard Wagner, 100 Jahre Bayreuth auf Schallplatte – Die frühen Festspielsänger 1876-1906 (JGCD 0062-12, 2004). Et il y a très peu de chances qu’il existe d’autres gravures live d’opéras, en un temps où l’enregistrement était encore balbutiant, surtout pour la musique classique. La même série de CD contient les enregistrements effectués en 1904 sur disques (et non sur cylindres, d’où une durée accrue) à Bayreuth, en marge du Festival, dans le salon de l’Hôtel du Soleil, avec au piano le futur chef Bruno Seidler-Winkler.

Le 13 mars 1901, Lionel Mapleson a capté deux minuscules fragments du second acte de Tristan (scènes 1 et 2), chantés sous la direction de Walter Damrosch par Jan de Reszke et Milka Ternina ; ils sont quasi inaudibles. Alors, on aime à croire que le problématique cylindre donne à entendre un autre extrait du même acte par les mêmes artistes ; peut-être lors de la même représentation ? On voudrait en avoir la certitude, d’autant que la plage est relativement longue (3 minutes 57) et que les voix s’entendent nettement mieux que dans les deux fragments ci-dessus.

Une objection, pourtant, vient à l’esprit : notre extrait dure presque quatre minutes, alors que la durée des cylindres n’excédait guère deux minutes. Le recours à la partition permet de lever cette objection : en réalité nous avons affaire à deux prises distinctes avec, aux environs de la deuxième minute, une césure que le repiquage sur CD camoufle soigneusement. L’extrait enregistré, un dialogue exalté entre les amants, débute

au milieu d’une phrase chantée par Tristan, aux mots ohn’Erwachen, ohn’Erbangen (« sans éveil, sans angoisse »), puis il s’interrompt après l’intervention de Brangäne (Habet acht !, « Prenez garde ! »). Pendant les quelque 85 mesures qui suivent, l’opérateur aura enlevé de l’appareil le cylindre rempli pour y introduire un autre cylindre, vierge. Celui-ci commence au milieu du passage chanté par les amants ensemble (O ew’ge Nacht, süsse Nacht !, « Oh nuit éternelle, douce nuit ! »), et il s’arrête brusquement deux minutes plus tard, une fois arrivé à bout de course.

Même si ces sons étriqués et plus que séculaires ne nous fournissent point un écho de la direction de Wagner (lequel, rappelons-le, n’a jamais dirigé à Bayreuth hormis, de manière impromptue, un acte de Parsifal en 1882), il ne nous en émeuvent et fascinent pas moins. L’énigme concernant leur identification pourrait s’expliquer par l’absence d’indication sur le cylindre, ou par une indication effacée ou illisible.

 

Jacques VIRET

Cet article est paru la première fois dans la note d’information n°147 de décembre 2009 sous le titre Note à propos d’un enregistrement prétendument dirigé par Richard Wagner