© Bayreuther Festspiele 1951, Parsifal

Interview de Maître Louis Grognard Administrateur du Cercle Belge Francophone Richard Wagner,

Ce fut le 3 juin 1996, à la Digue du Canal, à Bruxelles, lors de la réunion du nouveau bureau administratif des Amis de Wagner, pendant laquelle Georges Roodthooft accepta d’assumer la fonction de président, que je rencontrai pour la première fois un avocat fort épris de la chose wagnérienne.

Contrairement à ses confères juristes, nous ignorions encore à l’époque, que Grognard était musicien et qu’il avait donné, le 5 mars 1992 au Palais littéraire et artistique du Barreau de Bruxelles, une brillante conférence, intitulée Richard Wagner: variations sur un mode mineur… .

Ce ne fut que le 5 mai 1997, à l’occasion de cette interview, qu’il me révéla comment on peut être à la fois avocat, musicien et conférencier wagnérien.

UN AVOCAT MUSICIEN

A l’âge de 14 ans, le jeune Louis Grognard, fils d’officier résidant à Bruxelles, passait souvent des soirées entières à l’écoute de sa musique préférée à la radio.

En 1938, sa mère l’accompagna (il était alors en cinquième gréco-latine) à l’Académie d’Etterbeek (directeur Jean Absil) afin de l’y inscrire en tant qu’élève et de lui permettre d’y suivre les cours du solfège (cours du soir de 18 à 20h) et d’y apprendre le violon, car il venait de faire l’heureuse acquisition d’un violon allemand datant de 1850 et de taille plus grande qu’un violon d’étude ordinaire.

Ses premières leçons lui furent données « par un professeur barbu, premier pupitre au Théâtre Royal de la Monnaie « .

Ce fut à partir de cet instant que Louis Grognard se fit adepte du TRM et qu’il fit la connaissance de Corneil de Thoran, directeur du Théâtre.

Alban Berg avec Maurice Corneil de Thoran, 1932

La Monnaie proposait à l’époque un programme fort varie, affichant chaque jour une œuvre différente. C’était le plus souvent les dimanches après-midi que le violoniste débutant allait assister aux représentations du Théâtre de la Monnaie.

Pendant la seconde guerre mondiale, la direction du Théâtre fut contrainte de subir les choix musicaux imposés par l’occupant allemand, en l’occurrence, le général von Falkenhausen, grand mélomane et amateur de Wagner.

C’est ainsi qu’on donna, au TRM, en 1943, Tannhauser, Lohengrin et Parsifal.

Pour le jeune Louis Grognard, ces représentations furent une première approche de l’œuvre du magicien de Bayreuth. Il se souvient combien il avait été impressionné par le grand branle-bas du Théâtre de la Monnaie, lorsque le général von Falkenhausen y faisait son entrée en tenue d’apparat.

En même temps, le jeune homme poursuivait ses études à l’Académie d’Etterbeek, où il assimila l’histoire de la musique, enregistrée par Ernest Closson.

C’est en souriant qu’il se souvient de son examen final de solfège avec la lecture des 7 clés. Quant à l’examen final de violon, n’ayant obtenu qu’un second prix, il décida de recommencer sa dernière année pour remporter finalement un premier prix d’académie.

Face à un jury composé de Jean Absil (directeur), Ernest Closson et Robert Wangermée, il eut à répondre à une « colle » concernant ses connaissances en matière d’histoire de la musique, car Monsieur Wangermée était grand connaisseur de la musique polyphonique du seizième siècle.

« Connaissez-vous un polyphoniste espagnol réputé de 16ème siècle? »

C’est en citant da Victoria que Louis Grognard obtint la plus grande distinction ainsi que les félicitations du jury.

Peu après, à la fin du mois de juillet, il termina son dernier doctorat en droit à Louvain.

Entre-temps, Marcel Cuvelier avait fondé l’Orchestre des Jeunesses Musicales, dont les répétitions avaient lieu au Palais des Beaux-arts.

Jean Absil, considérant les talents multiples de Louis Grognard, lui proposa de s’inscrire au Conservatoire, dans l’éventuelle perspective d’entamer plus tard une véritable carrière musicale.

Toutefois, son élève, qui avait également obtenu une licence en droit d’administration, donna la préférence au Barreau, estimant qu1il valait mieux continuer à jouer du violon en amateur, tout en continuant à fréquenter les Jeunesses Musicales.

Wieland et Wolfgang Wagner

DES JEUNESSES MUSICALES A BAYREUTH

Grâce au Prix du Gouvernement 1950-51 qui, à l’époque, lui avait valu la somme de 5.000 francs belges, Maître Grognard décida de partir pour Munich avec la délégation belge des Jeunesses Musicales, car Marcel Cuvelier rêvait d’y réaliser certaines idées européennes.

Le but était de lancer les Jeunesses Musicales en Allemagne, où elles furent bien accueillies par les jeunes de Munich.

Louis Grognard avait toutefois l’intention de combiner cet objectif à la réalisation d’un vœu personnel, à savoir la découverte de la Colline Verte de Bayreuth. Ayant écrit pour introduire une demande de réservation ( 1 place pour Parsifal ), il eut la chance d’obtenir à la fois une réponse favorable et une proposition de chambre chez des particuliers.

La réouverture du Festival de Bayreuth constituait à l’époque un évènement sociologique plus que musical. Contrairement à certains Allemands, qui rêvaient d’une renaissance du nazisme, Wieland et Wolfgang Wagner s’étaient clairement distancés des abus idéologiques du 3ème Reich.

Ce fut donc seul que Louis Grognard partit pour Bayreuth. Grande fut sa déception lorsqu’il vit les décombres de ce qui avait fait, avant la guerre, la beauté de la ville de Nuremberg.

Le jour de la représentation de Parsifal, il gravit la colline sacrée sous un soleil de plomb, ne se doutant pas de la nouvelle surprise qui l’attendait à l’entrée du Festspielhaus: des Allemands aux tenues de soirée impeccables toisèrent cet étranger en léger costume beige…. Louis Grognard n’avait pas du tout pensé à la tenue de circonstance, oubli qu’il réparerait en 1958, en allant voir le Ring en smoking !

Ceci n’empêcha toutefois pas le jeune avocat musicien d’évaluer à fond la qualité du spectacle de Wieland Wagner, d’apprécier le plateau dépouillé, de jouir intensément du travail de Hans Knappertsbusch et de Wilhelm Pitz, même si, assis sur son petit siège, Maître Grognard m’avoue s’être senti sidéré par le spectacle. Les grandes voix de l’époque lui firent la plus grande impression.

En me montrant une photo de la Colline Verte de l’époque, il me fait remarquer’ combien cette colline était véritablement « verte », car elle était entièrement boisée. Il me montre également le premier livret en français !

En tant que jeune musicien, le jeune Louis Grognard, en 1951, a été frappé par les chromatismes et le spectacle total (Gesammtkunstwerk) de Parsifal. Il a aussi fortement ressenti les leitmotive et cette démarche qui « fracasse la mélodie, qui abolit le système tonal pour en arriver au chromatisme qui est modal ». Ceci crée une crispation comparable au Prélude de Lohengrin, où les aigus des 32 violons de l’orchestre obtiennent le même effet, à outrance.

Le jeune avocat fut également marqué par le conflit qui opposa Knappertsbusch à Wieland Wagner, à propos de la colombe qui devait apparaître au 3ème acte de Parsifal. Cette colombe, suspendue de façon à n’être vue que par le seul chef d’orchestre et non par le public, provoqua la colère du chef, lorsque celui-ci se rendit compte du fait qu’on l’ avait savamment berné. Témoignage, ajoute Louis Grognard, de l’éternelle querelle entre anciens et modernes …

Si, d’une part, Parsifal constitue l’œuvre ultime du compositeur ainsi que le véritable chef-d’œuvre monumental de Bayreuth, incarnant la plénitude wagnérienne, avec la pureté de l’homme qui livre un combat acharné avant de connaître le triomphe final, Tristan et Isolde symbolise d’autre part l’amour sensuel qui ne trouve grâce que dans la mort. Cette œuvre est aussi magnifique, « avoue » Maître Grognard, dans la mesure où elle exprime la recherche de l’Amour absolu. On peut dire qu’il s’agit d’un « plaidoyer en faveur d’une humanité sauvée par l’amour », correspondant au cheminement de l’œuvre philosophique d’Arthur Schopenhauer.

Louis Grognard

Maitre Louis Grognard, ancien administrateur du Cercle belge francophone Richard Wagner

CONCLUSION PERSONNELLE DE MAITRE LOUIS GROGNARD

« Pour moi, la musique sera toujours un signe d’ouverture: peu importe le métier qu’on fasse, car l’art a la vertu incontestable d’élargir les horizons. Lorsque je constate, dans mon domaine professionnel, combien de personnes ne vivent que pour des choses purement matérialistes et dérisoires, je me demande ce que j’aurais été en tant qu’avocat d’affaires, s’il n’y avait pas eu cette dimension musicale et surtout un compositeur tel que Richard Wagner. Il y a longtemps que je ne joue plus du violon, mais il a deux ans, je l’ai fait restaurer… J’ai même reçu la visite d’un candidat acheteur, mais je tiens trop à cet instrument pour le revendre. Il exprime pour moi, comme pour tant d’autres, le langage « universel, l’enchantement suprême »;  Il est vrai que j’ai laissé violon pour exercer ma profession, une profession qui est quand même importante lorsque l’on suit l’actualité en Belgique et surtout la demande actuelle en justice, qui est terrible.  Je ne regrette pas le choix que j’ai fait, car, encore une fois, qu’aurais-je été dans l’exercice de ma profession, sans cette dimension fantastique qu’est la musique  »

Yvan Borgers

Cet article est paru dans la Revue du Cercle belge Richard Wagner en septembre 1997