© Johan Jacobs - La Monnaie - "Der fliegende HollŠnder" Production Ono / Cassiers, 2005

En hommage à Georges Rodthooft, nous republions une de ses chronique datant de 2006

 

DER FLIEGENDE HOLLÄNDER À BRUXELLES
par Georges ROODTHOOFT

 

Lorsque le Dr J.P. Mullier et moi-même avons demandé à Bernard Foccroulle, à l’issue da la séance de présentation de la saison 2005-2006, s’il acceptait de donner une conférence axée sur sa direction d’Opéra et sur son opinion concernant la Monnaie et Wagner, son accord immédiat fut accompagné d’une invitation réservée aux Membres du Cercle, d’assister après sa conférence, à une répétition d’Orchestre du Fliegende Holländer. Ce fut encore mieux que ce qui avait été promis: le jeudi 1er décembre 2005, quelque quatre-vingts de nos Membres purent assister à une répétition générale de l’œuvre à laquelle chantèrent à pleine voix les six Solistes de la « 1ère » distribution et les Chœurs, et au cours de laquelle, seule une interruption d’une vingtaine de minutes entre le 2e et le 3e actes distinguait cette « répétition » d’une représentation.

Les applaudissements des « 80 invités » furent suffisamment éloquents pour que le directeur, les chefs (d’orchestre et de chœur), tous les artistes, organisateurs, personnels, etc., puissent être convaincus que les membres du Cercle étaient ravis et voulaient également exprimer leur sincère reconnaissance pour le magnifique cadeau dont ils avaient été les bénéficiaires.

Les solistes ont été de grande qualité: Anja Kampe a réalisé une Senta remarquable par son jeu, la beauté et la puissance de sa voix, sa diction parfaite, son implication excellente du personnage et son physique gracieux et charmeur, qualités que nous avions pu déjà admirer à Bayreuth de 2002 à 2004 surtout dans sa superbe Freia, Helmwige étant moins facilement observable.

Après notre quatrième représentation (le 29 décembre) nous avons passé avec elle, sa maman et son mari Massimiliano Genot, grand virtuose du piano, compositeur et transcripteur d’extraits d’oeuvres de Wagner, Verdi, qu’il interprète, ainsi que les transcriptions de Liszt, Brassin, von Bülow, Ralf,….. avec énormément de talent, une très agréable fin de soirée ponctuée de souvenirs réciproques lors du dîner au cours duquel Anja, qui ne montrait aucun signe de fatigue après sa belle prestation de Senta, nous parla avec sa simplicité et son enthousiasme habituels de sa carrière déjà si riche malgré son jeune âge et notamment d’un de ses collègues qu’elle apprécie beaucoup: Placido Domingo ….. avec commentaires fort intéressants de sa maman et de son mari.

Ne passons pas sous silence sa collègue Hélène Bernardy qui fut également la Senta de Liège en 2001. Le Hollandais d’Egils Silins fut convaincant : belle voix ample et profonde, jeu de scène excellent rendant à merveille le désarroi de l’errant éternel, chaque fois trahi. Il forme avec Senta un magnifique couple dont les deux partenaires accrochent l’attention et l’émotion du public.

Johan Jacobs – La Monnaie – « Der fliegende HolläŠnder » Production Ono / Cassiers, 2005

Son collègue Tomas Tomasson était à Liège, faut-il le rappeler, un excellent Fafner. A la Monnaie aussi, la pléiade de jeunes artistes était constituée de grands noms promis à un avenir certain. Si d’aucuns ont émis des réserves quant à la prestation de Jacqueline Van Quaille dans le rôle de Mary, je leur répondrai que la nourrice de Senta était déjà adulte à la naissance de cette dernière et doit donc être au moment de l’action une dame mûre qui doit freiner les impulsions parfois trop vives de sa protégée et des fileuses.

Le Daland d’Alfred Reiter a une grandeur (non seulement par sa taille……) qui sied à un capitaine et évite à merveille l’aspect cupide de certains interprètes du rôle, surtout obsédés par la « bonne affaire » réalisée par l’échange de Senta contre des trésors…… La voix chaude et ample a des moments de sentiments très humains et, à ne pas oublier, sa diction est d’une grande précision.

A Bayreuth, il fit ses débuts en 1996 dans le rôle de Hans Schwarz auquel s’ajoute en 2000 et 2001 celui de Titurel dont la partie, si elle est relativement brève, n’est pas facile.

Le rôle d’Erik a connu deux interprètes également : Torsten Kerl et Robert Chafin. Le second nommé a un répertoire wagnérien assez limité, on le retrouve dans des OEuvres de R. Strauss, Weber, Schreker, Henze, dans les domaines italiens et français. Son collègue allemand a fait ses débuts à Bayreuth en 1996, d’abord dans le rôle d’un Maître (Balthasar Zorn) plus difficile à apprécier à sa juste valeur dans l’ensemble des douze Meistersinger puis, par après s’ajoute sa très remarquable interprétation du Steuermann dans l’avant-dernière production du Fliegende Holländer à Bayreuth. Ici aussi, à Bruxelles, il a marqué le rôle de Erik, parfois considéré à tort comme ingrat, d’une empreinte rendue encore plus sensible par sa présence scénique (on ne répétera jamais assez ce que le perfectionnisme de Bayreuth apporte aux interprètes qui sont venus et revenus là-bas…).

Le Steuermann autrichien de Jörg Schneider a un aspect « bonhomme » indéniable que nous lui avons trouvé au naturel, lorsque, attendant la sortie de Anja, nous l’avons rencontré et son côté spirituel ajouté à sa voix « parlée » nous a vite charmés, croyant, à tort, qu’un interprète qui a un vaste répertoire de musique sacrée serait plus réservé. Il nous a vite détrompés en évoquant ses prestations dans Mozart, Rossini, Johann Strauss et Richard Strauss…… Il a participé aux triomphes de l’Ensemble de la Monnaie au Japon (deux mois avant « notre » Fliegende Holländer). La retransmission de ce spectacle par la TV non seulement belge, mais également par la chaîne Arte, nous a valu de nombreux coups de téléphone d’Allemagne vantant les qualités des solistes, des chœurs, de l’orchestre et de son brillant chef Kazushi Ono, mais nous posant également des « colles » concernant la mise en scène…

Cet « aspect » dans toute production d’Opéra reste très subjectif, j’épargnerai donc aux lecteurs de notre revue les réactions perçues allant du dithyrambe au rejet complet impliquant une écoute « les yeux fermés »…

Personnellement, en un bon demi-siècle de « pèlerinages » de maisons d’Opéra (uniquement européennes), je maintiens mon opinion: respect de l’esprit de l’œuvre, des indications de l’auteur, tout en bénéficiant des progrès technologiques dont on peut actuellement disposer sans en abuser. Ma femme et moi nous rappelons encore la boutade néanmoins sérieuse, de Wieland Wagner au début des années 1960: « Si mon grand-père avait vécu un siècle plus tard, il aurait bâti son Festspielhaus à Hollywood »…

Et je terminerai en disant que, habitué à scruter le jeu et les expressions de physionomie des Artistes qui peuvent être bouleversants d’émotion, de passion, de cruauté, la mode actuelle de projections vidéo me dérange, car elle distrait et, souvent, surcharge et fatigue. Cela dit, notre Fliegende Holländer nous a beaucoup plu, puisqu’outre la très aimable invitation de Bernard Foccroulle, nous y sommes retournés trois fois….

Georges Roodthooft
Revue n°2 – 2005/2006
[Nouvelle numérotation Revue n°32]